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Confort et ingéniosité (18e, aux sources du design : chefs d’oeuvre du mobilier 1650-1790 – Versailles)

5 janvier, 2015

18e, aux sources du design : Chefs d’oeuvre du mobilier 1650-1790

Château de Versailles, du 28 octobre 2014 au 22 février 2015 

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La grande qualité des pièces présentées au Château de Versailles lors des expositions temporaires n’est plus à souligner. A contempler les meubles réunis et le soin apporté à les mettre en valeur pour ce « 18e/ Aux sources du design », on a toutefois le sentiment que l’institution s’est une fois encore surpassée. La présentation du grand bureau à cylindre de Louis XV par Oeben et Riesener (1760-1769) est exemplaire à cet égard. Sa position centrale au milieu d’une pièce aux dimensions appropriées permet de se placer tour à tour du côté du Roi ou du visiteur, qui contemplent tous deux la même pendule à double face placée à son sommet. De chaque côté s’étirent des chandeliers rocaille de bronze, qui apportent la lumière indispensable. Une vidéo permet de découvrir l’ingénieux mécanisme qui ouvre à la fois le cylindre et les tiroirs (entièrement vernis !), de même que les compartiments secrets, et d’explorer le nécessaire à écrire, dont les encriers, raffinement suprême, peuvent être remplis par un serviteur depuis l’extérieur, donc sans ouvrir le bureau. 

 

Secrétaire à cylindre

Secrétaire à cylindre (le bureau du roi)
Jean-François Oeben (1721-1763) et Jean-Henri Riesener (1734-1806)
Bâti en chêne, placage de satiné, d’amarante et de bois de rose, bronze doré, porcelaine ; Paris, 1760-1769
H. 147,3 ; L. 192,5 ; P. 105 cm
Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon ; Inv. OA 5444
© EPV / RMN-GP / Ch. Fouin

Mais revenons au fil de l’exposition. Elle nous accueille avec un superbe cabinet (circa 1675, Paris) aux panneaux ornés de mosaïque florentine, au piétement de cariatides dorées reposant sur un plateau de porphyre rouge. Suivent une série de meubles Boulle : un cabinet parisien (circa 1670) représentatif de l’époque ; un grand bureau plat à caissons et six pieds réunis par une entretoise en demi-lune, qui marque l’évolution du bureau « Louis XIII » à double caisson vers le bureau plat mis au point par Boulle vers 1710/15 sur des dessins d’Oppenord. Toujours par Boulle, on notera aussi les deux magnifiques baromètres du comte de Toulouse, Grand Amiral de France, avec ses bronzes rocaile et animaliers (circa 1720), et la précieuse commode pour la chambre de Louis XIV à Trianon, dont les sphinges dorées soutiennent le plateau de marbre griotte. Sa présentation dégagée sur trois côtés permet d’admirer la sobre perfection de la face arrière.

Sous la Régence puis sous Louis XV la marqueterie, très présente dans la première moitié du XVIIème siècle, revient en force. Grâce au commerce colonial, les essences tropicales se mêlent désormais largement aux bois indigènes les plus précieux. Nous croisons ainsi une bibliothèque basse de Louis XV à Versailles (1744, par Gaudreaus), agrandie en 1784 à cinq panneaux par Riesener, avec son panneau central en légère saillie. Sa marqueterie de palissandre et merisier est ornée de généreux bronzes en relief, même sur les panneaux de côté. Plus loin une autre pièce reconstitue un monumental ensemble de Cressent, en placage de satiné : un bureau plat (circa 1725) avec son serre-papiers sur un caisson adjacent (le serre-papiers pouvait aussi se poser directement sur le bureau), entouré d’une paire d’armoires en encoignure (circa 1740), ornées de puissants bronzes en relief. Il est à noter que Cressent, comme Boulle, créait lui-même ses bronzes, ce qui n’allait pas sans lui créer quelques difficultés avec les corporations, dont il enfreignait la spécialisation. 

Les bronzes remplissent parfois une fonction décorative et pratique, les poignées formant partie de l’ornement d’ensemble. En témoignent la commode de Louis XV à Choisy, en laque du Japon, exécutée par Gaudreaus (1744), ou encore la commode de la Dauphine à Choisy (1756, par Latz et Oeben), à la précieuse marqueterie florale. Une salle est toute entière consacrée à des meubles à mécanisme ou transformables. Le plus étonnant est assurément la « table à la Bourgogne » (circa 1763, par Oeben) : un mécanisme à manivelle permet d’en faire apparaître ou disparaître à volonté la bibliothèque, ou l’écritoire amovible. Dans le secrétaire de Louis XV à Trianon (circa 1755, par Bernard II Vanrisamburg, communément désigné par ses intiales : BVRB), l’abattant forme écritoire ; tandis que le meuble à écrire debout du comte de Cobenzl (circa 1758, attribué à Baumhauer) est complété de larges rayonnages et de tiroirs latéraux masqués. Le souci des artisans de diversifier les usages possibles d’un même meuble supposait la résolution préalable de délicats problèmes d’équilibre et de robustesse. L’élégant secrétaire à dos d’âne de BVRB parvient ainsi à neutraliser le porte-à-faux de son abattant, et ses bronzes en légère saillie protègent ses fragiles panneaux de laque noire du Japon. De son côté Oeben conçoit une « table mécanique à deux fins » (écriture et toilette), dont un ressort expulse le tiroir vers l’avant et le plateau vers l’arrière, découvrant ainsi les casiers en conservant la stabilité de l’ensemble. 

Commode vernis Martin

Commode de madame de Mailly
Matthieu Criaerd (1689-1776), sous la direction de Thomas-Joachin Hébert (1687-1773)
Bâti de chêne, placage de bois fruitier, vernis Martin, bronze argenté, marbre bleu turquin ; Paris, 1742
H. 85 ; L. 132 ; P. 63,5 cm
© musée du Louvre / RMN / Th. Ollivier

Les matériaux et les techniques rivalisent fréquemment de préciosité. Nos lecteurs connaissent, au moins par une récente exposition au Musée des Arts Décoratifs, la technique du vernis Martin appliquée aux meubles. On en retrouve ici quelques spécimens, dont un étonnant « secrétaire en pente au vernis Martin et marqueterie de paille » (circa 1730). La porcelaine tendre rehausse les décors les plus précieux, voire envahit totalement l’espace, comme dans l’invraisemblable commode de mademoiselle de Sens par BVRB (circa 1760). Il s’agit là cependant des derniers feux du baroque, car déjà s’affirme le retour à l’antique, avec ses lignes droites et ses décors épurés. Les lignes de la commode en tôle vernie, livrée à Marie-Antoinette vers 1770, en témoignent avec vigueur, tandis que l’austérité de son décor japonisant tranche résolument avec les décors orientaux précédents, donnant à l’ensemble une tonalité moderne et intemporelle. Dans les meubles les plus prestigieux c’est désormais l’acajou qui triomphe, généralement sous son aspect massif, signe qu’il est désormais importé en plus grandes quantités. Son coloris sombre contraste avec les bronzes du décor, offrant aussi un écrin pour des incrustations précieuses de marqueterie (comme dans la commode de Riesener – circa 1785) ou de porcelaine « à l’antique » (comme dans la luxueuse commode du Grand Cabinet de Marie-Antoinette à Fontainebleau par Benneman – 1786). Ce principe de décor (acajou et bronzes dorés) traversera discrétement la Révolution et le Directoire (qui remirent au goût du jour les essences indigènes) pour triompher à nouveau brillamment sous l’Empire.

Pour être plus courte, la partie réservée aux sièges est très didactique. Les bâtis et les garnissages y sont présentés en détail, avec les formes et les innovations de l’époque. Le majestueux fauteuil « à la Reine » s’adapte aux exigences de la mode féminine, les accotoirs s’écartent de l’assise pour mieux accueillir les robes amples. Le cabriolet privilégie le confort, avec son dossier courbe parfaitement ergonomique. Autre illustration du souci pratique, l’invention de l’assise détachable permet des remplacements ou des nettoyages plus fréquents. Le clou baroque de cette section est probablement le grand « canapé à la Reine » avec ses deux confidents mobiles, parfaitement ajustés, et deux fauteuils assortis (d’une suite de six), flamboyant avec sa garniture de lampas rouge aux motifs floraux blancs, en harmonie avec le bâti sculpté grisaille. Plus loin, les créations de Jacob annoncent déjà les éléments à la mode sous l’Empire : la « chaise longue brisée en cabriolet, ou duchesse » (circa 1780) préfigure les méridiennes à l’antique, et le « fauteuil à la Reine pour la marquise de Marbeuf » (circa 1788), malgré son exhubérant décor chinois, pose les lignes strictes qui seront reprises dans les sièges créés pour Napoléon à Fontainebleau. 

Après une belle enfilade de consoles de lambris monumentales, l’exposition s’achève sur le fabuleux cabinet serre-bijoux de Marie-Antoinette par Schwerdfeger (1787), qui illustre le degré de perfection atteint par les différentes techniques associées à l’ébénisterie : d’opulents bronzes dorés en relief, de larges incrustations de nacre entourant des panneaux peints à l’antique et glacés au vernis Martin, de précieux médaillons de porcelaine. La fin d’un monde : deux ans plus tard, la Révolution éclatait.

Bruno MAURY