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Tempus fugit

Publié dans : Actualités - Edito
20 avril, 2013

 

Rome, le Panthéon © Muse Baroque, 2009

Vous vous êtes certainement étonnés, voire inquiétés, fidèles amis, mélomanes, baroqueux et lecteurs (ces quatre catégories se rapportant souvent aux mêmes personnes), du ralentissement du rythme de publication depuis ces deux derniers mois. Nous aurions pu laisser planer le doute, laisser nourrir l’imagination la plus féconde, encourager les plus folles rumeurs. Nous aurions pu évoquer une lointaine équipée, parsemée d’ennemis et de naufrages, de trahisons et d’idylles mais tout cela, pourvu que l’on y rajoute une pincée de mythologie ou d’héroïsme antique, mâtinée de scandale, aurait tout de même l’air aussi improbable qu’un livret métastasien.

Alors, disons-le tout net, la Muse n’est ni partie guerroyer aux frontières, défendant les confins de la Basse Continue contre des hordes wagneriennes, ni ne s’est assoupie après avoir respiré quelques pavots issus de flûtes à bec lullystes téléguidées par Cybèle. Nous étions tout simplement en train de visiter ce chantier de longue haleine de nos nouveaux Appartements, de ce refuge émergeant des gravas qui fera admirer sa façade altière bientôt au goût du jour sans renier sa sobriété opulente. Nos travaux cybernétiques comme la décoration de notre future demeure de la Nouvelle Muse nous ont obligé à délaisser quelque peu l’immédiat quotidien de la sortie des articles, au grand dam de tous et à notre grand regret et nous nous en excusons aussi platement que la silhouette terrestre. Mais ce paisible interlude n’est que transitoire, et déjà nous songeons à soulever petit à petit, avec un art consommé du suspens digne d’un bon vieux Le Carré, les contours tant attendus du nouveau site. Wait and see, patience et longueur de temps dira le Sage à l’Homme pressé.

Voûtes de la vieille ville de Sighişoara (Roumanie) © Muse Baroque, 2012

A cet égard, et pour rebondir sur cet « attrape-moi si tu peux » c’est-à-dire l’individu-type de notre monde contemporain, n’est-il pas savoureux de constater l’apparente aberration de la contraction du temps dans notre répertoire favori ? Alors que la musique en général demeure l’un des bastions qui par nature se soustrait au temps ambiant, bénéficiant d’une part de sa propre temporalité, y compris en termes d’unité de mesure, et d’autre part de son caractère auto-suffisant, vase clos bercé par son rythme et son langage particuliers, protégé des aléas extérieurs par le cocon de la salle de concert par l’isolement qu’il procure, se nourrissant des émotions que les sons transmettent dans l’air vibrant, alors donc qu’on ne trouvera jamais que la suspension d’un Piangerò doit s’étalonner en minutes, alors donc que finalement, la musique devrait se trouver dans une situation privilégiée de monde à l’écart du monde, d’île hédoniste de la poésie et du sentiment, voici que la manière d’aborder les œuvres trahit l’immédiateté du présent, la recréation et la relecture d’aujourd’hui, compromettant tout fantasme de restitution « archélologique » en dépit de toutes les avancées musicologiques.

Car bien évidemment, derrière la partition et les instruments, il y a des hommes, et de l’autre côté de la fosse, un public. Et cette dichotomie conduit notre havre intouchable idéalisé à se soumettre aux caprices de la mode comme aux évolutions du savoir, si bien que la pratique interprétative des 2010′s semble friser la boulimie, adorer les contrastes outranciers, repousser l’équilibre comme timoré ou ennuyeux. Voilà donc le baroque toujours en quête de plus de vitesse et d’ornements, de plus de couleurs, de plus d’instruments « exotiques », de plus d’énergie, de nervosité, de violence, de cross-over, de métissage. Et sur l’autre versant, une fois le déferlement exhalé comme dans un râle, le voilà épuisé, fatigué, vidé, souhaitant le repos d’une cantilène ou d’un air de désespoir qui s’étiole jusqu’à laisser entrevoir les pontuseaux du papier vergé du manuscrit autographe repoussé jusqu’à ses intimes retranchements, et auquel on fait souvent dire ce qui demeure plus que caché entre les lignes. Et ce flux et ce reflux qui faisaient marrer un Raymond Devos, ce jeu de lumière et d’ombre, de tension et de relâchement, de courbes et de contre-courbes, au demeurant bien baroque dans son excès manichéen, s’il n’est pas forcément à dédaigner, porte en lui les dangereux affres du « Quo non ascendet » si fatal à Fouquet.

Viet-Linh Nguyen