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6 janvier 2014

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Le Styx, les Champs Élyséens et les Démons ensemble :
l’acte III de
Théagène et Cariclée d’Henri Desmarets[1]
 

 

Cratère du peintre des Enfers, v.330-310 av.JC D.R.

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« Le Théatre représente un Temple consacré au Dieu du Fleuve Stix : Il est percé par le fond, & laisse voir les Ondes de ce Fleuves, à l’autre bord duquel on apperçoit les Champs-Elisées, & l’Enfer dans l’éloignement. »

Le voilà donc, ce fleuve si redouté, dont Thésée a dit[2] qu’il est

Le fleuve, aux Dieux mêmes terrible,

Et qu’ils n’osent jamais attester vainement.

Or la didascalie est claire : ce sont les Champs Élyséens qui se présentent sur ses rives, et non le Tartare, « l’Enfer ».

Rappelons donc quelques caractéristiques traditionnelles du Styx. C’est le premier fleuve des Enfers, celui qu’il faut passer pour entrer aux Enfers, une frontière naturelle au royaume de Pluton, en somme. Par ailleurs, il procure l’invulnérabilité des parties du corps que ses eaux touchent à qui s’y baigne. Il est aussi le fleuve par lequel on jure le plus sérieusement, il est l’objet du « serment majeur » – d’où ce qu’en dit Thésée. Or voilà ce qu’il garde : les Champs Élyséens ; on comprend pourquoi il est si important… Car qui eût voulu à toute force aller vivre au Tartare ?

Notre acte III s’ouvre sur bref prélude et un air de Cariclée :

La basse se poursuit ainsi jusqu’à la fin de l’air, soit 37 mesures, sans compter la reprise du début ; de plus, elle se répète régulièrement, il s’agit en quelque sorte d’un long motif de basse obstinée. Il semble permis de penser qu’il s’agit d’une description du cours du fleuve, qui, de fait, est constant et répétitif. Auquel cas c’est un fleuve très calme que le Styx ! C’est notre première surprise : nous attendions des flots déchaînés et furieux, mais le Styx semble plutôt ressembler aux Parques. Finalement, cela se tient : il est tout aussi implacable.

Quant à Cariclée, que dit-elle ?

Charmant repos d’une ame indifferente,

Vous estes le seul bien qui peut nous rendre heureux.

Dans ce triste séjour interdite, tremblante,

L’amour, la crainte, l’épouvante

Me livre[nt] tour a tour a des maux rigoureux ;

Qu’un cœur est agité dans l’empire amoureux !

Charmant repos, &c.

Plainte d’une amante malheureuse, évidemment, mais aussi, si l’on pense que Cariclée peut jeter des regards aux Champs Élyséens et qu’elle est dans un temple consacré aux Enfers, éloge et regret de la mort !

Cet air, comme la scène I dans l’acte IV de Proserpine, a planté un décor. Voici donc un autre personnage : Meroëbe, qui aime Cariclée et l’importune de ses assiduités alors même que son rival, Théagène, l’a emporté sur lui précédemment. Une ritournelle permet l’entrée du personnage… et une modulation : de ré mineur, nous passons en ré majeur.

Une page de récitatif, et voilà un air : Meroëbe, à six noires par mesures, clairement en ternaire :

On peut aussi remarquer l’apparition, discrète il est vrai, de notes répétées, qui sera plus évidente un peu plus loin :

D’après les grilles de lecture que nous avons pu dégager, cet air pose clairement Meroëbe dans la catégorie des « démons » ; il s’avère qu’il est justement une espèce de serviteur d’une « célèbre magicienne », d’après la liste des personnages, Arsace.

C’est justement elle qui arrive juste après cet air, pour un récitatif, puis un « prélude » à grand orchestre, là où Meroëbe n’a eut droit qu’au trio : c’est montrer qu’Arsace est plus importante. Dans Proserpine, c’est Pluton qui avait eu droit au prélude à grand orchestre. Ce prélude pose d’ailleurs la majesté du personnage : il est à deux blanches, et en ré mineur ; mais il est très vif : Arsace est une sorte de Furie, semblable à Tisiphone – même si elle a droit à une voix de dessus. Voici le début du prélude :

On aura pu remarquer les rythmes très pressants, et les quatre la répétés au début de la partie de haute-contre. Suit un duo, à trois croches – comme l’air de Tisiphone, qui proclamera qu’

Il n’y a point de plaisir plus doux

Que le plaisir de la vangeance !

C’est un motif très courant dans les scènes d’invocations aux puissances des Enfers – on peut le retrouver même chez Rameau, dans Zoroastre, et auparavant chez Lully, dans Armide.

Nous continuons à avancer et à nous enfoncer : arrivée d’Hécate, retour à deux blanches, et tonalité de si bémol majeur. Elle est accompagnée de deux fleuves des Enfers : le Cocyte et le Phlégéton, haute-contre et basse. Deux, et non pas trois, puisqu’il s’agit d’invoquer le Styx pour qu’il secourre lui aussi les « malheureux amants » et magiciens :

Stix, o Stix, paroissez sur ces funestes bords.

La partie de taille reste donc vide, comme pour accuser le manque d’un fleuve. Pendant quelques pages – avec du récitatif pour Hécate, un autre duo pour Arsace et Meroëbe – on oscille entre si bémol majeur et sol mineur, et l’invocation est répétée deux fois. Avec un air d’Hécate, on restera finalement sur si bémol pour les danses :

PREMIER AIR

On retrouve exactement le même rythme que pour le premier air de Proserpine, avec plus de jeux sur son ambiguïté, et qui plus est un chevauchement de deux mesures (mes. 3-4, partie de haute-contre). Et cet air est justement appelé « Air des Divinitez inf[ernales] ». Il est précisé après le second qu’on doit le rejouer. Le deuxième air présente une structure semblable au prélude de l’acte IV de Proserpine, avec un trois temps et une alternance tutti de violons / trio de flûtes. Mais pas d’orchestration particulière pour cette fois. La partition ne porte pas de mention particulière, mais n’oublions pas que ce sont les Champs Élyséens que l’on voit juste derrière le Styx !

Suivra, pour poursuivre le divertissement, une seconde invocation, d’abord par Hécate seule, puis par un chœur plein :

Dieu tout puissant dont la grandeur supreme

Fait trembler sous vos Loix le ciel et les Enfers,

 

Destin qui reglez seul tout ce vaste univers

Et qui seul sans défaut suffisez a vous même

O Stix, fleuve terrible et funeste aux mortels

 

Favorisez nôtre surprise

Montrez a ses amans qu’Ecatte favorise

Quels sont sur leur amour vos decrets eternels !

Nous avions comparé le Styx aux Parques ? Eh bien voici : il est ici associé au Destin. Si le Destin est inexorable, il semble qu’Hécate ne l’a pas compris, puisqu’elle entend faire faire au Styx ce qu’elle veut… Après un chœur, le Styx paraîtra :

Nous sommes encore descendus : la tonalité est celle de mi bémol majeur. Rythmes pointés : majesté. L’heure est grave, si grave que les premiers dessus ne jouent pas. De plus, la basse est augmentée de bassons. Et le Styx possède une voix… de taille : justement celle qui manquait au trio de fleuves. Le Styx va leur annoncer sa prophétie :

Tremblez, tremblez, mortels audacieux,

L’amour va vous porter aux plus terribles crimes

Mais craignez a la fin d’en estre les victimes

N’étendez pas plus loin vos desirs curieux.

Tremblez, tremblez, mortels audacieux.

Hécate n’est qu’en partie exhaussée : la prophétie ne semble pas très favorable. Elle est pourtant irréversible, comme le prouve le rythme perpétuellement répété de l’accompagnement. D’ailleurs, les intéressés le remarquent :

Arsace – Quel oracle terrible

Meroëbe – O reponse fatalle.

L’acte va ensuite suivre son cours comme son l’on était plus dans le temple du Styx : la suite est pleine de récitatif, ce qui confirme l’idée que les Enfers – ce qui vient de s’écouler – sont bien le divertissement de l’acte.

Ainsi, le fleuve si redouté est en fait justicier : d’abord calme avec Cariclée, il annonce le malheur aux « méchants » Arsace et Meroëbe. Et tout cela est dit… par la seule musique.


L.C.

 

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[1] Henri Desmarets (1661-1741) a connu une brève carrière avant d’être exilé pour avoir enlevé une demoiselle son aimée. Il a composé un nombre intéressant de tragédies lyriques et de grands motets pour la chapelle royale. Le manuscrit Philidor de Théagène et Cariclée semble dater des années 1695, la première eut lieu en 1696. Il semblerait que le livret soit de Jean-Baptiste Rousseau.

[2] Hippolyte et Aricie, acte II, scène 4.

 

 

 

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