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6 janvier 2014

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« Ayant l’honneur d’estre premier violon du Roy, je me trouve le plus malheureux de sa musique » :

la destinée tragique de Louis-Gabriel Guillemain (1705-1770) 

par Thomas Vernet, musicologue, directeur du Département de Musique ancienne du CRR de Paris

 

François-Hubert Drouais, Le marquis de Sourches et sa famille, huile sur toile, 1756, 3, 240 m x 2, 840 m

© RMN / Versailles, Châteaux de Versailles et de Trianon

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Les trois Livres que Guillemain fit paraître dans le courant de l’année 1739 – soit ses Œuvres III, IV, et V – étaient clairement destinés à cette clientèle « d’artistes de  qualités », qui en dépit d’une technique instrumentale limitée, se grisaient en interprétant la musique d’un virtuose admiré. Les annonces parues dans la livraison de juin du Mercure de France exposent clairement la visée du compositeur :

L’auteur a composé cet ouvrage [Second Livre de Sonates, Œuvre III] pour la facilité des personnes plus ou moins habiles, et il espère que le Public recevra aussi favorablement que le premier Livre ; il a donné aussi en même temps Six Sonnates à deux violons sans basse [Œuvre IV] , qui ont eu l’approbation des connaisseurs ; le même Auteur doit donner encore au premier jour, Six nouvelles Sonnates à deux violons sans basse [Œuvre V], qui seront moins difficiles que les précédentes et pourront être exécutées également sur la flûte traversière [1].

C’est dans le même esprit que fut composé le Premier Amusement à la mode, pour deux violons et basse, paru dans le courant de l’année 1740 (Œuvre VIII) [2], ainsi que les Pièces pour deux vielles, deux musettes, flûtes ou violons (Œuvre IX) [3], dont l’intitulé même témoigne du goût si prisé alors pour les instruments champêtres et les bergeries. Au rang de ces compositions, il convient également d’inscrire les Conversations galantes et amusantes entre une flûte traversières, un violon, une basse de viole, et un violoncelle [4]¸ dédiées à Louis-Philippe d’Orléans, alors au duc de Chartres (1725-1785) et proposées à la vente par souscription au printemps 1743 : l’avis paru dans le Mercure de France spécifiait que « chaque partie était à la portée de tout le monde [5]». Mais parallèlement à ces publications plaisantes, destinées à satisfaire les « amateurs », Guillemain ne cessa de répondre aux attentes des « connaisseurs » en proposant des œuvres de plus ample envergure mâtinées de style italien. Songeons par exemple aux Symphonies dans le goût italien en trio (Œuvre VI) [6], dédiées à Louis-Michel de Chamillart, comte de la Suze (1709-1774), ou encore aux Six Concertinos à quatre parties (Œuvre VII) [7] offert à l’influent Louis de Noailles, duc d’Ayen (1713-1793). A ces deux recueils de musique de chambre, publiés en 1740, Guillemain fit succéder, l’année suivante, un deuxième livre de Sonates en trio (Œuvre X) et un troisième de Sonates à violon seul et basse (Œuvre XI), adressé à Louis II du Bouchet, marquis de Sourches (1711-1788), alors grand prévôt de France [8]. Une célèbre toile due au peintre François-Hubert Drouais (1727-1775), témoigne de la place accordée à la musique dans l’entourage du marquis [9]. L’artiste a choisi pour cadre à son œuvre une clairière dessinée au milieu d’une luxuriante végétation de laquelle émerge un vase de jardin de forme « médicis », orné de putti joueurs. Assise au centre de la composition, la marquise, Marguerite-Henriette Desmarets de Maillebois (1721-1783) [10], tient une partition ouverte sur ses genoux ; sa fille, Jeanne-Madeleine Thérèse, future marquise de Vogüé (1743-1765), est assise à ses côtés et tourne avec elle les pages du livre de musique. Le marquis pose derrière elles, un violon dans une main et son archet dans l’autre. A la droite de ce groupe, Louis-François, futur marquis de Tourzel (1744-1786), le fils aîné du couple, se tient debout appuyé contre le socle du vase ; avec entre ses mains un traverso, au son duquel il semble avoir charmé un perroquet. Enfin, assis, au premier plan, c’est le jeune Yves-Marie, comte de Montsoreau (1749-1818) qui joue de la musette en adressant un regard au spectateur. Ce portait collectif témoigne des goûts et des pratiques artistiques de la famille de Sourches, mais au-delà, il renvoie l’image du public appartenant à la haute aristocratie de cour auquel les œuvres de Guillemain étaient notamment destinées.

« La protection dont vous honorés les talens »

Il est possible ainsi de suivre la progression Guillemain au sein des cercles les plus prestigieux et influents de la Cour jusque dans l’entourage de la famille royale. On ignore en revanche à quelle date exacte il fut appelé pour la première fois à participer aux Concerts de la Reine, bien que le Mercure de France mentionne par deux fois sa présence au cours de l’année 1746 [11]. Il accompagna le 9 août, dans le grand cabinet de la souveraine une jeune enfant de dix ans, Mlle Lainville, fille d’un ancien directeur de l’Opéra de Bordeaux, qui joua à cette occasion « plusieurs pièces de clavecin avec une brillante précision, et mérita les applaudissements de Sa Majesté et de toute sa Cour par son jeu et par son chant réglés par l’art et ornés par le goût [12]». Le 16 octobre, il reparut en compagnie « de Quay le fils » – Barthélemy Caix d’Hervelois (1716- ?) [13], maître de dessus de viole de Madame Sophie (1734-1782), la sixième fille de Louis XV – pour accompagner cette fois une chanteuse allemande, Mlle Marianne, dans des « airs Italiens, Allemands, Espagnols et Français, imitant avec sa voix les accompagnements avec beaucoup d’art [14]». On ne saurait dresser la liste exhaustive des participations de Guillemain aux Concerts de la Reine, mais on relève que son nom figure encore dans l’Etat des Musiciens et Musiciennes qui composent ce Concert en 1759 [15]. C’est peut-être pour ces soirées musicales que Guillemain destina initialement ses Pièces de clavecin en sonates, avec accompagnement de violon (Œuvre XIII) [16], dont la publication avait été annoncée pour le mois d’avril 1745 [17]. Marie-Louise-Angélique de Talaru de Chalmazel, marquise de Castries (1723-ca.1775) en avait été la dédicataire. Femme aimable et des plus cultivées, elle évoluait dans l’entourage des filles de Louis XV [18] et l’on peut croire que le musicien chercha à s’attirer à travers elle, les faveurs de la famille royale. Si le roi, au contraire de son arrière-grand-père, fut peu mélomane et usa de la musique avant tout comme d’un instrument de représentation, son épouse et ses enfants – le Dauphin, la Dauphine et Mesdames – placèrent cet art au centre de leurs existences. Marie Leszczinska qui jouait médiocrement du clavecin, un peu de guitare et de vielle, ne possédait probablement pas les talents de ses filles que Jean-Marc Nattier (1685-1776) a immortalisées en des poses musiciennes : Madame Henriette (1727-1752), jouant de la viole et Madame Adélaïde (1732-1800) feuilletant une partition, un violon posé non loin d’elle sur une console, à demi dissimulé par une épaisse draperie…

Quant au Dauphin Louis-Ferdinand (1729-1765), il « continu[a] toujours, selon le duc de Luynes, dans le goût de la musique [19] ». En février 1747, lorsqu’inconsolable de la perte de sa première épouse, Marie-Thérèse Raphaëlle d’Espagne (1726-1746) [20], il fut remarié à Marie-Josèphe de Saxe (1731-1767) [21], seule une passion commune pour l’art d’Euterpe parvint à adoucir les rigueurs d’une union dictée exclusivement par les exigences de la diplomatie. La jeune princesse native de la très musicale cour de Dresde – elle avait quinze ans à son arrivée en France – devait contribuer à faire pénétrer à Versailles un univers esthétique jusqu’alors inconnu des mélomanes français – celui de Hasse en particulier [22] – si l’on excepte le séjour à Paris de Telemann en 1738. Lorsque le Dauphin, qui apprenait « la musique et l’accompagnement du clavecin de Royer » se mit en tête de savoir aussi jouer du violon, il est possible que Guillemain ait nourri l’espoir d’être désigné comme son professeur. Cependant le duc de Luynes ne mentionne pas son nom mais celui de Mondonville, entré en concurrence avec Guignon, lequel l’emporta en faisant valoir ses titres : « […] le premier violon de la chambre et de la chapelle, et qui outre cela s’est fait donné le titre de roi des Violons, et qui a de plus l’avantage de montrer à Madame Adélaïde, est venu représenter ses droits ; […] c’est lui qui montre à M. le Dauphin [23]».

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Thomas Vernet

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[1] Mercure de France, juin 1739, t. I, p. 1194 ; voir également le t. II du même mois, p. 1617.

[2] Premier / Amusement à la mode / Pour deux violons ou flûtes et Basse / Par M. Guillemain / Ordinaire de la musique de la Chapelle / Et de la Chambre du Roy / Œuvre VIII / Prix 3 livres 12 sols. / Gravé par Mlle Vandome / A Paris / Chez / Le Clerc le cadet / M. Leclerc, / Mme Boivin / Avec Privilège du Roy [s.d.].

[3] Œuvres aujourd’hui perdues.

[4] Six / Sonates / en Quatuors / ou Conversations Galantes et amusantes entre / une Flûte traversière, un Violon, une Basse / de Viole et la Basse continue / Dédiées / A Son Altesse Sérénissime / Monseigneur le Duc / de Chartres/ Prince du Sang / Par M. Guillemain / Ordinaire de la Musique, Chapelle Et Chambre du Roy / Œuvre XII / Prix 12 livres / Gravez par Mlle Bertin./ A Paris / Chez/ M. Le Clerc, rüe des Prouvaires, la 2e porte cochère à droite. / Mme Boivin, marchande, rue Saint-Honoré, à la Règle d’Or. / Le Sr Le Clerc, marchand, rue du Roule, à la Croix d’Or. / Avec Privilège du Roy, 1743.

[5] Mercure de France, avril 1743, p. 743.

[6] VI /Symphonies / dans le goût italien / En Trio / par / M. Guillemain / Ordinaire de la musique de la Chapelle / Et de la Chambre du Roy / Dédiées / à M. le Comte de la Suse / Grand Maréchal des Logis de la maison du Roi / Et Colonel d’un régiment de Dragons / Œuvre VI / Gravées par Mlle Michelon / Prix 6 livres / A Paris / Chez / Le Clerc le cadet / Le Sr Leclerc / La Vve Boivin / A.P.D.R.

[7] Six / Concertino / à Quatre Parties / Dédiés / A Monseigneur le Duc d’Ayen / Premier Capitaine de Gardes du Roi / Gouverneur de la Province du Roussillon / de la Ville et Citadelle de Perpignan, etc. / Composés par / M. Guillemain / Ordinaire de la Musique de la Chapelle / Et de la Chambre du Roi / Œuvre VII / Gravé par La bassé / Prix 9 livres. / A Paris/ Chez / M. Le Clerc le cadet, rue Saint-honoré, près l’Oratoire / Le Sr Le Clerc, marchand, rue du Roule, à la Croix d’Or / Madame Boivin, marchande à la Règle d’Or. / Avec privilège du Roi.

[8] Le marquis de Sourches avait reçu, dès l’âge huit ans, la survivance de cet office des mains de son propre père Louis Ier du Bouchet (1666-1746), mais il ne devait l’exercer de façon effective qu’à la mort de ce dernier. Le grand prévôt de France assurait la police à la cour et veillait à la sécurité du roi. Il avait pour ce faire juridiction sur les troupes de la Maison militaire du souverain, et était lui-même, membre de la Maison du roi.

[9] Drouais (François-Hubert), Le marquis de Sourches et sa famille, huile sur toile, 3, 240 m x 2, 840 m, 1756, Versailles, Châteaux de Versailles et de Trianon. 

[10] Le marquis de Sourches avait épousé, le 13 février 1730, Charlotte-Antoine de Gontaut-Biron ( ?-1740), avec laquelle eut deux filles, Louise-Antonine, marquise de d’Esquelbecq (1733-1761) et Armande-Ursuline, comtesse de Virieu (1734-1768). Veuf depuis le 16 juillet 1740, il se remaria le 17 août suivant avec la fille cadette de Jean-Baptiste François Desmarets, marquis de Maillebois (1682-1762), appelé communément le maréchal de Maillebois, en raison de ses exploits durant la campagne de 1739, lui avaient valu de recevoir le bâton.

[11] Les Concerts de la Reine avaient été instaurés pour remplacer les soirées d’Appartements du règne précédent. A une fréquence de cinq ou six fois par mois, les « ordinaires de la musique de la Chambre et les cantatrices du Concert de la Reine », étaient réunis sous la conduite d’un surintendant en semestre ; voir Brenet (Michel, pseud. de Marie Bobillier), Les Concerts en France sous l’ancien Régime, Paris, Fischbacher, 1900, p. 170-174 ; voir également Beaussant (Philippe), Les plaisirs de Versailles, op. cit., p. 153-162 ; voir Benoit Dratwicki, Les Concerts de la Reine, CMBV, Cahier Philidor n°39, septembre 2012.

[12] Voir Mercure de France, août 1746, p. 157.

[13] Fils aîné de François-Joseph Caix d’Hervelois.

[14] Mercure de France, octobre 1746, p. 170.

[15] Etat actuel de la Musique de la Chambre du Roi et des trois spectacles de Paris, « Etat actuel des Musiciens et des Musiciennes qui composent le Concert de la Reine », Paris, Pierre Vente, 1759, p. 63.

[16] Pièces / De Clavecin / en / Sonates / avec accompagnement de Violon / Dédiées / A Madame la Marquise / De Castries-Talaru / Par / Guillemain / Ordinaire de la Musique Chapelle / Et Chambre du Roy / Œuvre XIIIe / Prix 9 livres / Gravé par Mlle Bertin / [s. d.] / A Paris / Chez / Mme Boivin / M. Le Clerc / A Lyon / chez / M, de Brotonne , rüe Mercière, près la Bannière de France où l’on trouve tous les ouvrages de l’Auteur. / A.P.D.R.

[17] Voir Mercure de France, mars 1745,  p. 142-143.

[18] La marquise de Talaru fut nommée dame de Mesdames Henriette et Adélaïde en 1747. Depuis le 27 janvier 1743, elle était veuve d’Armand-François de la Croix, marquis de Castries (1725-1743), lieutenant général du roi et gouverneur et de Montpellier, qu’elle avait épousé le 20 juillet 1741. 

[19] Luynes (Charles-Philippe d'Albert, duc de), Mémoires, op. cit., t. VII, «  Du dimanche 30 octobre [1746], Fontainebleau »,  p. 472.

[20] La fille de Philippe V d’Espagne mourut des suites de ses couches le 22 juillet 1746. Quatre jour plus tôt, elle avait mis au monde une fille que le Dauphin fit prénommée Marie-Thérèse (1746-1748). Le mariage du couple delphinal en février 1745 avait donné lieu à des fêtes somptueuses et à de nombreux spectacles dont La Princesse de Navarre, comédie-ballet de Rameau sur un livret de Voltaire (23 février), Le Temple de la Gloire de Rameau et Voltaire (27 novembre) et Jupiter vainqueur des Titans, tragédie en musique de Bernard de Bury sur un livret attribué à Louis-Charles Michel de Bonneval (11 décembre) ; voir Beaussant (Philippe), Les Plaisirs de Versailles, op. cit., p. 136-146.

[21] Devenue Dauphine, Marie-Josèphe de Saxe sera la mère des trois derniers rois Bourbons. Ce second mariage donna lieu à de nouvelles festivités ; on représenta entre autres pour l’occasion Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour de Rameau et La Bruère, le 15 mars sur le théâtre dressé dans la salle du manège de la Grande Ecurie à Versailles ; voir id., p. 150-152.

[22] En 1742, Hasse avait dédié sa Didone abandonata à la petite princesse de Saxe qui, devenue Dauphine de France fit rejouer l’œuvre à Versailles en 1753. C’est à elle, par ailleurs, que Rameau dédia sa fameuse pièce de clavecin, La Dauphine.

[23] Luynes (Charles-Philippe d'Albert, duc de), Mémoires, op. cit., t. VII, p. 472 ; Guignon assura cet enseignement auprès des Enfants de France conjointement à Victor Bourdon (1704-1785). Un dossier le concernant conservé aux Archives nationales (O1 669) renferme une lettre autographe mentionnant qu’« Il a eu l’honner de fair répété pour le clavecin Madame enriette ; il a commencé Md Adelaïde a 7 ans [en 1739] le violon et la mi en etat de jouer les sonate de Le Clair, compausiteur dificille. Cette auguste prinses étant a été de conserte [avec] le Sr Guignon il a reçu une gratification annuelle de 300 l. qui a fait les 1.800 l. porté sur l’Etat de feu Md la dauphine » ; voir Dufourq (Norbert), « Notes sur la situation artistiques, sociale, financière, de quelques musiciens pensionnés de la Maison du Roi, au crépuscule de la monarchie », Revue belge de Musicologie, vol. 18,  n° 1/4 (1964), p. 85-86.

 

Thomas Vernet

Site officiel du CRR de Paris : http://crr.paris.fr/Musique_Ancienne.html

 

 

 

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