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6 janvier 2014

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Chronique Concert

Blondet, La Céciliade

Lachrimae Consort, dir. Philippe Foulon

 Artemisia Gentileschi, Sainte Cécile (1620)
© Roma, Galleria Spada - D.R.

Abraham BLONDET & Nicolas SORET

La Céciliade (1606)

Philippe Chemin, récitant

Edwige Parat, soprano

Emmanuel Vistorky, baryton

 

Irish Chamber Choir of Paris (dir. Jean-Charles Léon)

 

Christian Biet, Dramaturgie

Jean Jourdheuil, mise en espace

Dominique Breemersch, lumières

 

Lachrimae Consort : Benjamin Bedouin (cornets), Frédéric Gondot (violetta inglese, violon d'amour, lira da braccio), Sergio Barcellona (viola inglese), Philippe Le Corf (violon inglese), Emer Buckley (orgue positif), William Water (luth, théorbe), Jean-Charles Léon (lira da gamba)

 

Viole d'amour, lyra viol & direction Philippe Foulon

1er octobre 2009, Chapelle de la Salpétrière, Paris. Concert donné dans le cadre du colloque "Théâtre, Art et Violence" organisé par l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense (30/09 - 03/10/2009)

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"Dedans le chaudron bouillant"

En cette première soirée d'octobre, c'est à un spectacle rare que nous a convié Philippe Foulon, redécouverte du théâtre de martyre de l'orée du XVIIème siècle entrecoupé et superposé d'une musique encore empreinte de l'air de cour. Cette tragédie biblique en prologue, épilogue et 5 actes fut écrite par Nicolas Soret, maître de grammaire de Notre-Dame de Paris au talent - avouons-le - relativement douteux, et les parties musicales, plus courtes mais plus heureuses par Abraham Blondet, chanoine et maître de musique. Cette collaboration, relativement documentée, fait de La Céciliade une pièce d'exception, la seule du genre dont la partition nous soit parvenue, puisque la pièce et les passages chantés furent imprimés. L'alternance du théâtre et de la musique sur un sujet saint rappelle les œuvres de Jésuites tel le plus tardif et plus ample David & Jonathas de Charpentier (H 490).

La sobre église de l'Hôtel de la Salpêtrière - complexe hospitalier dû aux ciseaux successifs de Duval, Le Vau, Libéral Bruant (entre 1658 et 1678) puis Boffrand, Payen et Viel - était emplie d'un public curieux alors que Christian Biet rappelait avec malice les circonstances de la création, la Céciliade étant été composée comme ersatz de temps d'épidémie des festivités habituelles dédiées à la Patronne de la musique, et donnée dans le Cloître de Notre-Dame plutôt que dans la Cathédrale. L'on admire pendant ce temps les superbes instruments de la famille des violes et lira da braccio qui jalonnent le sol, ci-une lira da gamba avec son chevalet bien plats et ses nombreuses cordes permettant un jeu d'accords aisés, ci-une lyra viol, la plus petite des basses de violes. 

Détail de la page de titre de l'édition du livret (Chez P. Rezé, paris, 1606). On notera la mention des chœurs mis en musique.

 © Gallica / BNF

Le premier chœur est hélas brouillé par l'acoustique extrêmement réverbérante du lieu qui rend les contours très imprécis et la compréhension du texte difficile, malgré une écriture droite et homophonique. Philippe Foulon et Jean-Charles Léon ont choisi de distribuer l'écriture à quatre parties de l'œuvre en passant par moment les deux voix supérieures au chœur et les autres réalisées par le Lachrimae Consort.

Les vers de Blondet sont ensuite tous déclamés par Philippe Chemin, mais souffrent d'un double défaut : celui d'un investissement dramatique bien peu inspiré (sauf au dernier acte) - l'acteur se contentant de réciter avec plus ou moins de bonheur les alexandrins de manière monotone - et celui du manque d'interaction, puisqu'il détient en main tous les personnages et doit donc citer avant chaque tirade le nom du protagoniste. N'aurait-il pas été plus judicieux de distribuer chacun des rôles en lui associant des musiciens ou membres du chœur ? Quoiqu'il en soit, on sourit devant la variété des styles de Soret, qui oscille entre la maladresse naïve et la verdeur violente. Le livret a subi de nombreuses coupes pour des raisons compéhensibles de durée mais l'intégralité en est consultable en ligne et s'avère finalement d'un niveau littéraire plus élevé que la juxtaposition des passages entrevus. L'on passe ainsi des mignardises de "Cécile, hôtesse de mon cœur" à la foi populaire de "Dieu que vous êtes beau, que vous êtes luisant", pour finir sur la brutalité franche de "Me voilà ià tout prêt, il ne faut que trois mots / Tue, tue, bourreau, massacre ces cagots".

A l'inverse, les passages musicaux, quoique fort brefs, dénotent une élégance simple, influencée par l'air de cour, avec des formes closes strophiques. Celles-ci ont été habilement distribuées entre airs pour solistes, duos, reprises par le chœur. Le timbre clair, transparent au vibrato impeccablement contrôlé d'Edwige Parat (dont la prestation n'a pas souffert de son rhume automnal) convient à merveille à la future Sainte. Les aigus sont purs, les articulations soignées et respectant la prosodie. Le "Cantique de Sainte Cécile dedans une chaudière (sic)" fut interprété avec grâce et humilité, dénotant une ferveur épurée. Les mêmes compliments vont à son confrère Emmanuel Vitorsky, qui ferait une parfaite taille de grand motet versaillais, de sa voix ronde et profonde, chaleureuse, un rien grainée, bien égale sur l'ensemble de la tessiture.

Les chanteurs sont accompagnés avec souplesse et complicité par un Lachrimae Consort dont on ne peut que louer l'extraordinaire richesse harmonique, lorsque le plaisir des yeux s'allie à celui des oreilles. Les cordes opulentes, dotée de cette poésie mélancolique des violes (superbes viole d'amour et lira da gamba de Philippe Foulon et Jean-Charles-Léon respectivement), n'ont pas peu contribué au succès de la représentation, de même que le luth de William Waters - étrangement avantagé par l'acoustique - dont les perles scandaient de manière rêveuse le drame soudain adouci. Ce tapis discret et moiré, quelquefois relevé par le cornet à bouquin ou cornet muet de Benjamin Bedoin, rappelle soudain à l'auditeur qu'il se trouve à une période charnière de la musique française, encore empreinte des legs de la Renaissance et qui perdurera jusqu'au milieu du Grand Siècle. Enfin, le concert-récitation se conclut sur une "Exhortation aux aspirants musiciens" à l'écriture légèrement plus contrapuntique du fait d'entrées fuguées.

La redécouverte de cette Céciliade a constitué un temps fort du colloque "Théâtre, Art et Violence" organisé par l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense, et de l'interdisciplinarité a ressuscité une œuvre unique, d'un intérêt musical et musicologique certain. Aussi, en dépit de certaines réserves (récitant unique, acoustique défavorable au chœur), nul ne regrettera, à l'instar de la sainte, d'être tombé "dedans le chaudron".

Viet-Linh Nguyen

Site officiel du Lachrimae Consort : www.lachrimae-consort.com

Livret de la Céciliade (Chez P. Rezé, 1606), fac-similé numérique de la BNF : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k72273n.r=c%C3%A9ciliade.langFR

 

 

 

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