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6 janvier 2014

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Chronique Concert

Cavalli, La Didone

Les Arts Florissants, dir. William Christie

mise en scène Clément Hervieu-Léger

© Pascal Gely

Pier Francesco Caletti Bruni dit CAVALLI (1602-1676)

 

La Didone

Opéra en un prologue et trois actes (1641)

Livret de Francesco Busenello

 

Anna Bonitatibus : Didone

Krešimir Špicer : Enea

Claire Debono : Venere, Iride, Damigella III

Tehila Nini Goldstein : Creusa, Giunone, Damigella II, Dama II

Katherine Watson : Cassandra, Damigella I, Dama III

Mariana Rewerski : Fortuna, Anna, Dama I

Xavier Sabata : Iarba

Terry Wey : Ascanio, Amore, Cacciatore

Valerio Contaldo : Corebo, Eolo, Cacciatore

Joseph Cornwell : Acate, Sicheo, Pirro

Mathias Vidal : Ilioneo, Mercurio

Maria Streijffert : Ecuba

Nicolas Rivenq : Anchise, Un Vecchio

Francisco Javier Borda Sinon : Greco, Giove, Nettuno, Cacciatore

 

Les Arts Florissants

 

William Christie : direction

Clément Hervieu-Léger : mise en scène

Pierre Judet de la Combe : collaboration à la dramaturgie

Eric Ruf : scénographie

Caroline de Vivaise : costumes

Bertrand Couderc : lumières

 

Lundi 16 avril, Théâtre des Champs-Elysées, Paris

 

Nouvelle production

Coproduction Théâtre des Champs-Elysées / Théâtre de Caen / Les Théâtres de la Ville de Luxembourg - Coproducteur associé Les Arts Florissants. Avec le soutien de la Selz Foundation

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"Io non sò di Didone, anzio pur sò, ch’ella il sen mi piagò" (Iarbas, III,2)

Je ne sais rien de Didon, mais je sais qu’elle m’a blessé au cœur.

 

© Pascal Gely

A l’écoute de cette Didone, on ne peut que lever son chapeau devant la force et la beauté de cette œuvre, admirablement rendue par les Arts Florissants. Et bien que les rodomontades des da capos des opéras serias font souvent figures archétypales pour l’opéra baroque de fait de la prééminence handelo-vivaldienne, il faut bien avouer que la période charnière du milieu du XVIIe siècle, celle d’Il Ritorno d’Ulisse in Patria ou de l’Incoronazzione di Poppea était incontestablement plus complexe, plus souple, plus inventive et plus riche que celle du triomphe d’un modèle standardisé enchaînant les récitatifs secs aux airs ABA suivi de la sortie du belcantiste sous un tonnerre d’applaudissements et de battements d’éventails.  

 

Cette Didone constitue d’abord un chef d’œuvre dramatique, et la qualité littéraire du livret de Busenello n’est pas pour peu dans la tension tragique qui enveloppe l’œuvre et à côté de laquelle les marivaudages de l’Egisto deviennent soudain bien vains. Car ce texte – admirablement traduit par ailleurs – publié dans le recueil de Busenello Delle ore ociose en 1656, preuve de son autonomie, se hisse sans peine au niveau du Couronnement de Poppée du même auteur. On y retrouve une construction équilibrée et puissante, de multiples changements de registres du comique un peu trivial à la grandeur tragique, une variété d’affects et de climats, dénotant une culture humaniste brillante et centrée sur le jeu des passions. Pour cette seconde collaboration avec Cavalli, Busenello réussit un coup de maître. Là où la Didon & Enée purcellienne se focalise sur un temps relativement court, où la Reine désolée est si vite délaissée, cette Didone-ci rétablit le caractère mythologique et épique de la trajectoire du Héros, sa fuite éperdue de Troie, son asile et sa conquête de Didon, si bien que l’on pardonne le lieto fine catapulté qui affaiblit hélas la tragédie, puisque la Reine est sauvée in extremis du suicide par un amant rebuté (Iarbas, roi des Gétules), qu’elle accepte d’épouser (!!!), heureuse conclusion que le chef Thomas Hengelbrock avait d’ailleurs escamoté dans ses concerts et son enregistrement pourtant méritoire (DHM, 1997).

 

© Pascal Gely

La mise en scène de Clément Hervieu-Léger, pensionnaire de la Comédie Française, est convaincante, classicisante, sans ornements superflus. Certes, les costumes de Caroline de Vivaise - malgré de très beaux jeux de couleurs passant de la grisaille guerrière aux tons éclatants de la cour - manquent d’opulence dans leur épure modernisée. Certes, l’immonde échafaudage des deux derniers actes, qui sert notamment à séparer le monde des hommes de celui des dieux, est une concession facile à la laideur minimaliste actuelle. Mais le metteur en scène séduit par le caractère théâtral et poétique de l’ensemble, et par les jeux de lumières subtils de Bertrand Couderc.  

 

Le premier acte est sans aucun doute le plus impressionnant : de la brume sanglante des combats émergent les remparts meurtris de Troie, immenses et silencieux, d’un brun grisâtre. A leurs pieds, quelques silhouettes, vivantes mais déjà passées de l’autre côté du Styx tant elles se meuvent comme des ombres hébétées, fatiguées, ruinées. Parmi elles, Enée, que Venus contraint à une fuite peu glorieuse tandis que son épouse sera brutalement égorgée sous les yeux du spectateur. Le décor neutre de boiseries des deux derniers actes, avec une grande baie centrale à la manière d’un arc de triomphe est quant à lui moins remarquable, quoiqu'efficace et intelligible. Notre inclination naturelle à la surcharge décorative, aux stucs et aux putti, pathologie baroque assez répandue, se trouve donc un brin insatisfaite par cette simplicité indigente contredite par les ors du continuo des Arts Flo...

© Pascal Gely

Car du côté musical, il faut étudier l’œuvre dans sa globalité pour saisir le travail de William Christie, et comprendre sa vision protéiforme. Confessons-le, nous avons été surpris par l'âpre sécheresse du Prologue et du premier acte d’une extraordinaire noirceur, par cette pléthore de cordes écrasées (probablement en sureffectif par rapport à ceux du théâtre Tron di San Cassiano où l’œuvre fut créée), ces articulations hachées, brutales, écorchées, cette atmosphère étouffante d’une moiteur lourde qui justement correspond à l’image d’une ville assiégée prête à offrir ses lambeaux à son vainqueur. Le climat s’allège ensuite considérablement, notamment lors des badinages galants des trois demoiselles, suivantes de Didon à la cour de Carthage qui rappellent les dialogues de Valetto dans le Couronnement. On admire alors la souplesse lumineuse de la ligne mélodique, l’aisance fluide du recitar cantando qui continue de prédominer, le continuo omniprésent, vif et moiré, avec des cordes pincées superlatives (on déplore que les nouveaux programmes du TCE omettent la liste des musiciens). Et soudain, au milieu de ce flot si naturel qu’on en vient parfois à en oublier de lire les surtitres, surgissent des pépites, telles la plainte d’Hécube "Tremulo spirito" ciselée avec discrétion par Maria Streijffert, et surtout le noble air d’Enée "Non fu natural vento" ainsi que la douce berceuse "Dormi cara Didone" où le guerrier remarquablement campé par  un Krešimir Špicer d’une humanité radieuse abandonne à regret sa royale amante. On distinguera également la Vénus un peu trop diaphane de Claire Debono, au timbre pur et innocent, le malheureux soupirant éconduit de Iarba de Xavier Xabata, facétieux et virtuose, et last but not least l’impériale Anna Bonitatibus qui confère à sa souveraine un mélange admirable et complexe d’orgueil autoritaire et d’amour blessé qui culmine dans on monologue "Portegemi la spada" où elle s’apprête à se percer le sein.

 

Et l’on a tout juste le temps d’enlever ses ongles de l’accoudoir de velours rouge du TCE où ils se sont profondément ancrés sous la pression dramatique, que déjà, après un doux duo d’amour entre Didon et Iarbas ("Godiam dunque godiamo"), presque fade et superflu, la scène se trouve recouverte d’un tonnerre mérité d’applaudissements célébrant la puissance de l’Amour et des Dieux.

Viet-Linh Nguyen

Site officiel du Théâtre des Champs Elysées : www.theatrechampselysees.fr

Site officiel des Arts Florissants : www.arts-florissants.com/site/accueil.php4

 

 

 

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