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Chronique Concert

Rameau, Hippolyte & Aricie 

 Le Concert d'Astrée, direction Emmanuelle Haïm,

mise en scène Ivan Alexandre

 

 

Jennifer Holloway : Diane / Jaël Azzaretti : L’Amour / François Lis : Jupiter © Patrice Nin

 

 

Jean-Philippe RAMEAU (1683 - 1764)

 

Hippolyte & Aricie (1733)

Opéra en un prologue et cinq actes, sur un livret de l'abbé Simon-Joseph Pellegrin d'après Racine.

 

Frédéric Antoun (Hippolyte), Anne-Catherine Gillet (Aricie), Allyson Mac Hardy(Phèdre), Stéphane Degout (Thésée), Françoise Masset (Oenone), Jennifer Holloway(Diane), Johann Christensson (Mercure/ un suivant de l'Amour), Jaël Azzaretti (l'Amour/ une bergère/ une matelote), François Lis (Pluton/ Jupiter), Jérôme Varnier (Neptune/ Troisième Parque), Emiliano Gonzalez Toro (Tisiphone), Aurelia Legay (la Grande Prétresse de Diane/ une chasseresse), Nicholas Mulroy (Première Parque), Marc Mauillon (Deuxième Parque).

 

Mise en scène : Ivan Alexandre, décors : Antoine Fontaine, costumes : Jean-Daniel Vuillermoz, lumière : Hervé Gary.

 

Chorégraphie : Natalie Van Parys

 

Orchestre et Choeur du Concert d'Astrée

 

Direction : Emmanuelle Haïm

 

3 mars 2009, Théâtre du Capitole, Toulouse

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"Où suis-je transporté ? Dieux ! quel brillant séjour !" (Hyppolite, acte V scène 6)

Rameau a abordé le genre lyrique avec une réputation de compositeur déjà solidement établie. Son coup d'essai fut un coup de maître. Il convainquit l'abbé Pellegrin, librettiste ayant déjà travaillé pour Destouches et Desmarest, de lui composer un livret. Celui-ci s'inspira de manière assez fidèle du Phèdre de Jean Racine, écrit près de soixante ans plus tôt. Racine lui-même avait puisé aux sources de la littérature antique, notamment Euripide et Sénèque, en donnant toutefois à la tragédie classique une force dramatique inégalée. Rameau pare la tragédie de Racine des ressources de son art : déclamations musicales propres à la musique française depuis Lully, ballets, intermèdes musicaux, et recours aux artifices scéniques de l'opéra (machines, décors) pour ponctuer les instants majeurs de l'œuvre. A noter : il ne s'agit pas ici de la version initiale du 1er octobre 1733 telle qu'enregistrée par William Christie (Erato), mais de celle d'une des reprises ultérieures, avec quelques remaniements (1742 peut-être, car le Prologue est encore présent mais certaines scènes comme l'aveu d'Aricie sont plus humaines, raccourcies et moins "galantes").

L'argument est assez complexe. Lors du prologue, Diane et l'Amour se disputent pour savoir qui régnera sur le cœur des habitants des bois. Jupiter met fin à leur querelle. L'acte I se déroule dans un temple consacré à Diane, où Aricie se prépare à présenter ses vœux. Hippolyte tente de la dissuader en lui avouant son amour. Par jalousie, Phèdre ordonne la destruction du temple, mais Diane protège les amoureux. Après que Phèdre ait laissé éclater sa rage, un messager lui apprend que son époux, Thésée, est descendu aux Enfers.

L'acte II est celui des Enfers. Thésée s'y est rendu pour secourir son ami Pirithoüs. Il doit d'abord affronter la furie Tisiphone. Il implore ensuite la clémence de Pluton et de sa cour infernale. Insensible, Pluton le condamne à partager le sort de son ami. Mais Thésée bénéficie de la protection de son père Neptune, qui a promis de l'aider à trois reprises. Mercure vient rappeler à Pluton le serment de Neptune. Avant de quitter les Enfers, les trois Parques révèlent à Thésée que son sort sur terre n'y sera pas plus heureux.

A l'acte III, Phèdre révèle à Hippolyte son amour. Celui-ci est effrayé par l'aveu de sa belle-mère, et réclame un châtiment divin. De retour des Enfers, Thésée croît son fils coupable, il demande son sang à Neptune. L'acte IV se déroule dans un décor champêtre : Hippolyte se lamente, suivie par Aricie. Les deux jeunes gens supplient Diane de bénir leur amour. Un monstre marin surgit et engloutit Hippolyte. Phèdre, en proie aux remords, regrette sa faute.

A l'acte V, Phèdre s'est suicidée. Thésée, ayant appris l'innocence de son fils, veut aussi mettre fin à ses jours. Neptune l'en dissuade, et lui révèle qu'Hippolyte a été sauvé par Diane. Mais son père ne pourra plus le revoir. L'opéra s'achève sur l'union d'Hippolyte et Aricie, bénie par Diane.

Frédéric Antoun : Hippolyte / Allyson McHardy : Phèdre © Patrice Nin

Avec ses tentures en trompe-l'œil dans le goût du Consulat, la salle du Capitole est le sobre écrin de ce spectacle raffiné. Ivan Alexandre a magnifiquement tiré parti de cette succession de situations, et des nombreux rebondissements de l'œuvre, en les replaçant dans le goût du XVIIIe siècle. Le journaliste et critique, passé de l'autre côté du rideau, a déclaré vouloir exalter la forme, sans pour autant pratiquer une reconstitution historique à proprement parler. "J'accueille avec enthousiasme les divertissements, la danse, les toiles peintes, les feux de la rampe, les machines, le déluge des divinités, je m'efforce de suivre le librettiste et le musicien dans l'extrême théâtralité comme dans l'extrême anti-théâtralité" confesse t-il. Et, un peu dans la lignée de l'Orfeo de Gilbert Deflo au Liceu de Barcelone, le metteur en scène nous propulse dans une atmosphère pastel, très inspirée de Nattier ou Fragonard, d'une douceur dorée grâce aux éclairages d'Hervé Gary

Dès l'Ouverture, les scènes champêtres bénéficient des délicats bocages d'Antoine Fontaine, qui mettent en valeur les ballets délicatement - et symétriquement - chorégraphiés de Nathalie Van Parys. Les décors classiques (Temple de Diane, Palais de Thésée) sont représentés par de gigantesques trompe-l'œil, dont l'architecture majestueuse et complexe fait honneur aux lavis de l'époque, mélange inspiré consciemment ou non de Ledoux, Gabriel ou encore Piranèse. Les toiles peintes tombent ou se dérobent lors de changements à vue toujours aussi impressionnant qu'à l'époque. Et, en dépit de tous les effets spéciaux numériques ou vidéos dont nous sommes de nos jours abreuvés, un Palais qui s'envole ou Diane et Jupiter descendant des cieux dans leurs gros nuages cintrés demeurent inégalés. La voûte des Enfers au second acte, avec sa perspective fuyante, a représenté un summum en la matière. Seul le monstre marin du IVème acte était bien plus détaillé et convaincant sur les esquisses que sur scène, et cette sorte de tente munie de dents engloutissant avec délectation l'emperruqué Hyppolite tombait un peu à l'eau, si vous voulez bien nous passer l'expression.

Les costumes de Jean-Daniel Vuillermoz répondent à ces décors, d'une facture opulente et soignée, avec abondance de paniers, broderies, perruques, plumes. Les justaucorps masculins eux-mêmes possèdent une armature rigide, sorte de jupe exagérée par rapport aux plis tombants historiques, réminiscence des costumes de Piet Halmen pour Ponnelle dans sa Clémence de Titus ou son Mitridate ? Face à ce cortège de bergères aimables, poudrées et aux lèvres toutes de rouge sensuellement habillées, se détache Phèdre et sa robe écarlate, sa rigide fraise dont elle se défera à mesure qu'elle avouera son coupable amour. De même les séquences infernales aux démons vêtus de noir et rouge contrastent avec les tons verts et orangés des bois enchanteurs.

Emiliano Gonzalez Toro : Tisiphone / François Lis : Pluton / Stéphane Degout : Thésée © Patrice Nin

Au plan musical, Emmanuelle Haïm a livré une lecture précise, attentive aux nuances de la partition. On aurait pu craindre un peu trop de brutalité et de précipitation de la part de la fougueuse haendélienne, quand l'art ramiste nécessite à la fois la variété et la suggestion. Heureusement, le Concert d'Astrée restitue avec conviction la matière dense et subtile de l'opéra de Rameau, dont le vieux Campra disait qu'il y avait "assez de musique pour en faire dix" (sic !). Les timbres sont colorés, en particulier les bois, les cuivres et les musettes, le continuo relativement sage. A l'inverse des opéras italiens où les récitatifs alternent avec des airs brillants supportés par l'orchestre, l'orchestre a sut recréer la magie de l'opéra baroque à la française et sa parfaite fluidité entre les passages orchestraux, souvent soulignés d'une chorégraphie, et les parties déclamées. Ces dernières nécessitent toutefois une maîtrise technique et une prosodie irréprochables. Hélas, trois fois hélas, la distribution, inégale comme les notes de l'ouverture, n'a pas réussi à atteindre les sommets du cadre.

Bien que la tragédie porte le titre d'Hippolyte & Aricie, c'est bien l'amour incestueux et malheureux de Phèdre qui la porte tout au long de ses V actes. Moins présente que chez Racine, tout aussi désespérée et touchante, l'infidèle épouse échoit à Allyson Mac Hardy  dont ce n'est manifestement pas le répertoire de prédilection. Le timbre est souvent tiré, un peu acide, la projection voilée dans les aigus, mais l'incarnation dramatique est bien présente, et les défauts participent finalement de la caractérisation d'un personnage instable. Si le "Quoi, la terre et le ciel contre moi sont armés" est hurlé avec une furie peu maîtrisée, "Cruelle mère des Amours" s'est révélé sensible dans ses tourments et ses contradictions. A l'inverse, l'Aricie d' Anne-Catherine Gillet, d'une fraîcheur légère, convient à la jolie prisonnière. Le sens affirmé des nuances, la grâce du phrasé auraient toutefois pu se doubler d'une émission plus affirmée, et d'un tempérament plus marqué. Voici donc une charmante Aricie, quelque peu superficielle ("Temple sacré, séjour tranquille" trop froid), mais tout à fait dans le ton. Sa protectrice Diane (Jennifer Holloway), qui de temps à autre descendait sur son nuage avec son arc et son carquois, manquait singulièrement de projection - quoique cela soit peut-être dû aux propriétés acoustiques liées à un chanteur suspendu (le Pluton / Jupiter de François Lis était logé à la même Olympe).

© Patrice Nin

Chez les hommes, la représentation a incontestablement été dominée par le superbe Thésée de Stéphane Degout (Thésée). Le timbre est profond, puissant, stable, évoquant immédiatement le monarque, subtilement tempéré par une once d'humanité bafouée, de malédiction inexorable tout à fait remarquable. Après un acte infernal où Pluton n'en menait pas large face à un adversaire d'une stature si impressionnante, c'est dans les récitatifs de retrouvailles houleuses de l'acte III ("Que vois-je, quel spectacle affreux !") et dans les invocations à Neptune qui suivent que la basse sculpte son personnage avec psychologie et brio. On passera plus rapidement sur l'Hippolyte grippé de Frédéric Antoun, très approximatif malgré un médium riche, et sur le maître des Enfers maladroit de François Lis, aux phrasé élégant mais forçant soudainement sur sa voix pour donner la réplique au trop fier roi. Toujours aux Enfers, Emiliano Gonzalez Toro s'investit dans un portrait volontairement outré de Tisiphone, qui nuit cependant à la musicalité de sa prestation. Enfin, Jaël Azzaretti s'acquitte honnêtement et avec espièglerie de son rôle d'Amour, de même que Françoise Masset (Oenone) aux aigus moins pincés qu'à l'ordinaire.

Au niveau des chœurs, on admirera la cohésion du Concert d'Astrée, large et bien aéré, même si les contours restent parfois un peu confus. En revanche, les redoutables dissonances du chœur des Parques ont paru d'autant plus horribles que les voix  grinçantes manquaient d'homogénéité.

Voilà donc un spectacle somptueux à l'esthétique grandiose et picturale, mais avec une distribution en demi-teinte comprenant plusieurs chanteurs peu habitués à ce répertoire. Avec les changements adéquats, cet Hippolyte & Aricie mériterait de nombreuses reprises voire une captation DVD...

Bruno Maury & Viet-Linh Nguyen

Site officiel du Théâtre du Capitole : www.theatre-du-capitole.org

Lire aussi :

  Jean-Philippe Rameau ; Hippolyte & Aricie, comparaison des enregistrements des Arts Florissants,  dir. William Christie (Erato, 1996) et des Mucisiens du Louvre, dir. Marc Minkowski (Archiv, 1995)

Jean-Paul Gousset, La technique théâtrale en 1778

 

 

 

Affichage recommandé : 1280 x 800

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