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6 janvier 2014

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Chronique Concert

Les Nations galantes : un voyage dans l’Europe musicale baroque,

Ensemble Les Ombres, avec Isabelle Druet

Autour des Nations de François Couperin

Margaux Blanchard & Sylvain Sartre © J.B. Millot

"Les Nations galantes : un voyage dans l’Europe musicale baroque"

 

François Couperin (1668-1733) 

Premier ordre – La Françoise (Sonade, Sarabande, Gigue)

Deuxième ordre – L’Espagnole (Sonade, Gigue lourée)

Troisième ordre – L’Impériale (Sonade, Rondeau, Chaconne)

Quatrième ordre – La Piémontoise (Sonade)

 

André Campra (1660-1744)

Extrait de L’Europe galante :

"Mes Yeux, ne pourrez-vous jamais" (la Turquie)

"Nuit, soyez fidèle" (l’Espagne)

"Ferma’il corso ô rea Fortuna" (l’Italie)

"Ad un cuore tutto geloso" (l’Italie)

 

Sebastian Duròn (1660-1716)

"Ondas, riscos, pezes" - Veneno es de amor la envidia

 

Antonio de Literes (1673-1747)

"Cielo ha de ser el mar" - Acis y Galatea

 

Johann Sebastian Bach (1685-1750)

"Ich bin in mir vergnügt", "Ruhig und in in sich zufrieden” – extraits de la Cantate BWV 204

 

 Isabelle Druet, mezzo soprano

 

Ensemble Les Ombres, dirigées par Margaux Blanchard et Sylvain Sartre

 

Marie Rouquié, Varoujan Doneyan (violons), Sylvain Sartre, Sarah van Cornewal (flûtes traversières), Elsa Franck, Katharina Andres (hautbois), Jérémie Papasergio (basson), Margaux Blanchard (viole de gambe), Vincent Flückiger (théorbe, archiluth, guitare), Nadja Lesaulnier (clavecin)

 

Vendredi 5 octobre 2012 – Nef du Collège des Bernardins, Paris

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"Nuit, soyez fidèle, l’Amour ne révèle ses secrets qu’à vous" , L’Europe galante, André Campra

Après s’être arrêtées au festival d’Ambronay et au Château de Lunéville, les Ombres ont marqué pour un soir une nouvelle étape au Collège des Bernardins au cours de leur exploration de l’Europe galante. L’atmosphère sereine et chaleureuse de l’ancien couvent cistercien favorisa l’abandon au voyage poétique qui nous fut offert. Voyage dans une Europe musicale unie mais non uniforme, au milieu de timbres incroyablement riches et variés, dans des nuances pastelles ou chatoyantes. Ce que Couperin synthétisa dans ses Nations, les Ombres le firent à leur manière, en composant un programme où des airs de compositeurs allemand, français et espagnols se mêlaient aux mouvements des Ordres de Couperin.

A l’entrée des musiciens, la nuit était tombée, et l’auditeur, impatient. Une mise au point brève mais efficace de l’accord, une inspiration commune, et nous voilà happés par la majesté de la Françoise, enivrés par les frottements harmoniques de sa "Sonade". Tout est dit avec raffinement, sans jamais rien d’ostentatoire, avec une grâce légère et grave à la fois. Les Ombres dissimulent l’exigence de l’ornementation derrière une sorte d’indolence charmante, s’attardant sur les retards et les tremblements pour y goûter davantage. Autour du basson fédérateur se déploient en demi-cercle hautbois, violons et flûtes ; une identité sonore se forge et prend forme, soulignée par le brillant du clavecin, la douceur d’un théorbe et la discrète viole. A fermer les yeux, on se laisse égarer dans ce mélange de timbres insolite, ne sachant plus très bien quels en sont les protagonistes tant l’équilibre juste a été trouvé. Les différents mouvements s’enchainent avec une grande fluidité, comme de petits tableaux qui se succèdent à l’instar des palais vénitiens, au fil de l’eau. Aux mouvements ascendants presque incantatoires du "Gravement" répond la fraicheur simple du "Vivement", écrit dans un style corellisant. L’effectif instrumental se façonne à propos, exprimant le caractère et exhaussant l’écriture.

La "Sarabande" met en lumière l’incroyable symbiose des musiciens, musicale mais aussi charnelle. Leurs instruments s’élèvent et s’abaissent selon un même rythme, comme mus par la respiration d’une unique personne, d’une unique pensée. Balancement paisible qui produit chez l’auditeur la sensation d’un doux bercement.

Les Ombres à Porto en 2011 © Les Ombres

Des quatre "Sonades", l’Espagnole fut la plus fantasque dans son propos, changeant de passions et de personnages aussi vite que souvent, explorant l’extrémité des affects les plus divers. L’Impériale eut un caractère plus intimiste, révélé par l’entrelacement amoureux du chant des deux violons qui n’était pas sans évoquer certaines sonates d’Albinoni. Marie Rouquié suggéra de subtils ornements, discrets mais touchants, sorte de clins d’œil à ses compagnons qui les lui rendaient en souriant. La Piémontoise quant à elle fut la plus exigeante de la virtuosité des basses, devenues alors pleines de fougue et d’impétuosité. Engagé pleinement et sans réserve aucune dans l’éloquence permise par son instrument, Jérémie Papasergio donna aux deux "Vivement" des airs de concerto italien ébouriffant, tout en échangeant des regards avec Margaux Blanchard pour assurer de la cohérence du continuo.

Au regard de l’écriture en trio particulièrement "dialoguante" des Nations, les Ombres établirent un véritable réseau de communication d’où émanaient une écoute et un respect mutuels peu communs. Des œillades lancées ça et là, reçues et rendues, témoignant de l’attention portée à son voisin, au rôle qu’il tient dans la phrase musicale, à sa sensibilité et à son désir d’expressivité. La partition n’est alors qu’un support devenu accessoire, tant la musique semble émaner du cœur de chacun. Chaque instrumentiste occupe une place, sa juste dans place dans le tout musical ; et tout en l’investissant pleinement, il prend soin de laisser à l’autre sa liberté et son champ d’expression dans l’espace commun. Grâce à cette attention particulière, la musique devient de manière concrète et profonde un mode de communication, de communion, d’échange et de rencontre entre des personnes. Les Ombres tracent d’un seul geste les courbes de la narration, y intégrant l’auditeur comme passager, compagnon silencieux admis à partager ces beautés exhaussées.

Cette capacité d’écoute et d’adaptation a été particulièrement saisissante lors de l’arrivée d’Isabelle Druet, sur le sombre air "Mes yeux, ne pourrez-vous jamais" (L’Europe galante, air de Zayde). Les cordes, suspendues aux terribles paroles prononcées par la chanteuse, la suivaient, pas à pas, dans les tourments de l’âme de son personnage. Scène poignante où l’orchestre fit écho aux soupirs et où l’on put lire dans les yeux de chacun la compassion éprouvée pour Zayde. De cette connivence parfaite entre les musiciens naquit une scène, un cadre de théâtre imaginaire. Comédienne dans l’âme, attentive au texte, la mezzo eut à cœur d’interpeller son auditoire et de le charmer, par son timbre cuivré et l’éloquence, sobre, de ses gestes. C’est par les airs espagnols qu’elle réussit à nous convaincre le mieux, ainsi que par ceux de Campra, l’espagnol et le français lui étant manifestement plus familiers que l’allemand. Du tendre "Nuit, soyez fidèle" à l’espiègle virtuosité de "Cielo ha de ser el mar" ("Le ciel doit être mer"), Isabelle Druet nous fit passer de la brièveté d’un songe amoureux à la profondeur obscure des fonds marins ("Ondas, Riscos, Pezez") d’où nous tira la "Gigue lourée" de L’Espagnole, en jouant de la souplesse de sa voix et de ses différentes couleurs.

CD à paraître le 23 octobre (critique à venir)

C’est le cœur rêveur et l’âme légère que nous prîmes le chemin du retour, laissant derrière nous les Bernardins enveloppés d’un doux éclairage nocturne. Par leur technique sans faille, leur profonde compréhension du style de Couperin, mais surtout par l’exigence de leur écoute, les Ombres ont pu ce soir nous offrir un voyage dans une Europe apaisée et idéale, comme les grands esprits l’imaginent depuis plusieurs siècles, riche de couleurs et de multiples saveurs, particulières à chaque pays mais jamais exclusives de celles des autres. Puissent Margaux Blanchard et Sylvain Sartre poursuivre leur œuvre selon la même recherche d’honnêteté émotionnelle, respectant ainsi à la lettre le principe attribué à François Couperin : "j'avancerai de bonne foy que j'aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend". 

Isaure d'Audeville

Site officiel des Ombres : www.les-ombres.fr

 

 

 

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