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Chronique Concert

Monteverdi, "Vespro"

Oleg Kulik, Jean-Christophe Spinosi

 

 

Oleg Kulik © Marie-Noelle Robert, 2009

 

 

Claudio MONTEVERDI (1567-1643)

 

Vespro della Beata Vergine (Vêpres à la Vierge)

 

Mise en scène, conception visuelle et costumes : Oleg Kulik

Scénographie : Den Kryutchkov

Conception sonore : Hermes Zygott

 

Ténors : John McVeigh, Tilman Lichdi

Mezzo : Marie Kalinine

Sopranos : Sylvia Schwartz, Valérie Gabail

Basse : Nicolas Testé, Luigi de Donato

Contre-ténor Florin : Cezar Ouatu

 

Ensemble Matheus

Chœur du Châtelet

 

Direction musicale Jean-Christophe Spinosi

 

Théâtre du Châtelet, Paris, 24 janvier 2009

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2009, l'Odyssée de l'espace

 

Compte-rendu difficile que celui-ci, puisque cette "expérience sur la liturgie spatiale", toute droit sortie de l'imagination surabondante et iconoclaste d'Oleg Kulik, repose avant tout sur l'adéquation entre un spectacle visuel hermétique et son support musical. Compte-rendu difficile, puisque les Vêpres sont destinées à l'autel et non la scène, et que le produit final, volontairement provocateur et déboussolant, ouvre grand la voie aux commentaires tranchés diversement exprimés par les spectateurs dont certains hurlaient au génie tandis que d'autres déploraient un bariolage gratuit. Sans trahir les uns ou les autres, nous avouerons avoir trouvé une poésie mystique un peu folle à cette entreprise, qui n'a pas défiguré l'œuvre de Monteverdi, bien au contraire.

Dès l'arrivée au Théâtre du Châtelet, dont l'élégante façade est enveloppée d'un blanc linceul orné des esquisses du metteur en scène et sur lequel des projecteurs plaquent leurs jets de couleurs, le mélomane sent que ce spectacle ne sera à nul autre semblable. Est-ce la lumière tamisée et rougeâtre dans laquelle baigne les intérieurs, les étranges costumes des ouvreurs évoquant des prêtres en soutanes échappés d'une boîte de nuit avec un pendentif luminescent qui provoquent un sentiment d'inconnu trouble, les sons de trompes et de clochettes tibétaines qui surprennent l'oreille ? Assis dans le parterre, l'auditeur n'est pas plus rassuré. L'ovale du théâtre à l'italienne est plongé dans une semi-pénombre rougeâtre, et sur sa tête est accrochée l'épée de Damoclès d'un immense panneau de plexiglas tournoyant. Sur la vaste scène, une sorte de chaire-pupitre surmontée d'un cercle luminescent accueille Oleg Kulik qui invite l'auditoire à participer à son expérience de liturgie spatiale.

 

© Théâtre du Chatelet, 2009

Et pendant près de deux heures Kulik transporte l'auditeur dans un kaléidoscope touffus, dont les clefs symboliques  mélangent allégrement les couleurs et les signes, brouillant un discours aux multiples références sous la monumentalité de tableaux saisissants, où la technologie parvient à se faire oublier au profit de jeu de lumières, de projections, de lasers, de miroirs. Sur scène - mais la délimitation de l'espace elle-même est dépecée, grâce à une spatialisation constante du placement des solistes, et des "processions" traversant le parterre - les musiciens arborent des tuniques sinisantes rouge et blanche, et les délicats couvre-chefs aux pendeloques tombantes rappellent le parfum des palanquins, dirigés par un Jean-Christophe Spinosi en grand prêtre encapuchonné de mauve. Alors que s'élève des vapeurs inodores mais qui semblent figurer l'encens, les solistes et choristes, revêtus de robes immaculées aux drapés hiératiques, la tête serrée dans une espèce de coiffe fermée de nonne ou de marchand vénitien, célèbrent un rite inconnu, jonction entre l'Orient, la Renaissance et un futur cosmique. Le temps et l'espace se dissolvent alors dans un ailleurs incertain et obscur.

Nos lecteurs qui n'étaient pas présents à cet "ailleurs" débordant d'inventivité et à la limite du rationnel ne comprendront pas grand chose à cette chronique, dont les illustrations valent plus qu'un long discours. Et l'abstraction géométrique des projections, la gestuelle inexplicable des chanteurs, le spectre des couleurs sans cesse changeantes ouvrent justement la porte à l'imagination, et à l'interprétation. Le livret comporte les croquis et les notes de Kulik, et l'on découvre avec effroi que l'on a par exemple manqué la barbare vision d'animaux égorgés : "En haut, au-dessus de la salle, des bœufs gigantesques à trois pieds (un ou deux ?), avec la gorge coupée, sont suspendus par les pattes de derrière et secoués par une danse-convulsion au ralenti. Des flux de sang, en tombant, se transforment en serpents, et les serpents en drapeaux." Et c'est tant mieux.

 

© Théâtre du Chatelet, 2009

Il est presque ardu de décrire l'interprétation musicale de l'Ensemble Matheus, tant les Vêpres semblent devoir se plier à l'inspiration plastique de Kulik. L'écriture écartèle donc l'unité du spectacle, sépare l'intimité charnelle de la vue et de l'ouïe, dissèque avec un professionnalisme blasé une prestation plus spectaculaire que fervente, plus puissante que sensible. On conviendra que l'acoustique de la salle et les pyrotechnies venues du froid n'auraient pu se satisfaire d'une lecture strictement liturgique trop dépouillée et austère. On protestera en revanche avec indignation contre l'introduction de bruitages, à la fois entre les mouvements et même pendant ces derniers : bourdonnements électromagnétiques, cloches, oiseaux, tonnerre, gyrophares... Preuve s'il en est que le spectacle est moins une mise en scène des Vêpres de Monteverdi qu'un déchaînement de la furie créatrice de Kulik sur fond sonore baroque. Toutefois, on soulignera également à sa décharge que, mis à part les bruits intempestifs qui bousculent la musique, sa mise en scène ne violente jamais les affects des chœurs et motets, soucieuse de créer une ambiance particulière en fusionnant les arts.  

Les mouvements n'alternaient donc (presque) pas avec les antiennes grégoriennes, et Spinosi a défendu une vision virtuose et extravertie, au continuo beaucoup plus abondant que sur la partition, et aux ornementations fréquentes. Le Chœur du Châtelet s'est montré dense, charnu, privilégiant les graves, assenant puissamment les vérités homophoniques du  "Deus in adjutorium", avant d'insister avec excès sur les entrées fuguées du "Dixit Dominus" éclairé à l'arrière-scène par une espèce d'ampoule violacée géante, tandis qu'un couple de bouffons galactiques à cornes lumineuses multiplient leurs acrobaties (!).

© Théâtre du Chatelet, 2009

Le "Nigra Sum" se voit confié à un ténor bien timbré, qui s'investit dans le texte sacré comme dans un récitatif accompagné d'opéra, et réussit avec aisance ses trilles de gorge. Suit un  "Pulchra est" aérien, où les chanteuses, face à face dans les hauteurs des balcons, se répondent avec grâce et pureté. Le "Laetus sum" rompt avec ce doux climat par son ostinato aux accents forts brusquement scandés, la vigueur légère des chœurs engagés dans une joute hédoniste. Pendant ce temps, les deux fous gambadent avec un miroir rectangulaire et triangulaire sur lesquels se réfléchissent des laser.  Et vient l'un des meilleurs instants de la soirée, avec un "Duo Seraphim" ralenti, sombre et douloureux que délivrent les deux ténors, perchés sur des escabeaux rougeoyants devant des flammes, trillant à qui mieux mieux dans les redoutables diminutions montéverdiennes. La suite du concert ne dénote plus la même intensité musicale, comme si le paroxysme atteint, la tension retombait graduellement. On distingue tout de même un "Lauda Jerusalem" triomphant et optimiste (contredit par une diabolique lumière verte), de superbes drapés hiératiques qui défilent pendant l'interlude instrumental de la Sonata sopra santa Maria aux cornets relativement aigres, et un Magnificat hélas moins souple et précis. Sans doute les artistes étaient-ils fatigués d'avoir dû chanter souvent à pleine voix, avec une inébranlable certitude qui ne pouvait s'embarrasser de trop de nuances dans les phrasés ou de respiration dans les articulations, conformément à la perspective grandiose recherchée.

Enfin, à l'issue d'un concert-spectacle-cérémonie où le metteur en scène n'a pas voulu d'applaudissements, alors que les musiciens et choristes tournent subitement les talons et disparaissent dans les ténèbres de l'arrière-scène, on ressort décontenancé dans le froid parisien, la tête encore pleine de mystères, de représentations colorées chatoyantes, d'émotions contradictoires. On se demanderait presque, ravi de se sentir perdu, si c'était encore vraiment du Monteverdi...

Viet-Linh Nguyen

Site officiel du Théâtre du Châtelet : http://www.chatelet-theatre.com/2008-2009/index.php#/vespro-della-beata-vergine-272-fr

 

 

 

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