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Brève - Janvier 2012

"Messieurs, il n'y a qu'un Bach"

Hommage à Gustav Leonhardt

 

Gustav Leonhardt - D.R.

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Gustav Leonhardt, c’était une silhouette, droite et aristocratique, un maintien que l’on retrouvait sous ses doigts, dès lors qu’il effleurait un clavier. Véritable légende de la révolution baroque, lui qui était si peu anarchiste, star incontournable, lui le protestant discret, homme plein d’un humour pince-sans-rire au sourire énigmatique et bienveillant pour ceux qui ont eu l’honneur de le côtoyer. Que retiendra t-on de Gustav Leonhardt : le collectionneur d’instruments de musique, l’acteur qui incarna le Cantor lui-même dans La Chronique d’Anna Magdalena Bach de Straub & Huillet (1967) où son ami Nikolaus Harnoncourt jouait le Prince d’Anhalt Köthen ? Rien de tout cela sans doute, car le nom de Gustav Leonhardt est à jamais associé au clavecin. A une interprétation exigeante, présumée austère voire sèche, ce qui n’était pas tout à fait faux dans les années 60-70, mais toujours terriblement introspective et pleine de sens. D’une rigueur à toute épreuve, d’une probité irréprochable, Gustav Leonhardt a toujours manifesté une humilité, une intégrité et une intelligence rares dans son discours musical.

L’homme n’a jamais quitté les sentiers du baroque, se cantonnant à ce répertoire qu’il aimait tant. Il a avoué ne pas comprendre Gould, vouloir jouer les Passions en adéquation avec le calendrier liturgique pour qu’elles fassent sens, a même fustigé Haendel qui "écrivait pour les masses". Car que ce soit en tant que chef ou comme interprète, la vision de Gustav Leonhardt est celle d’un baroque intime et sans compromis, ne recherchant pas l’hédonisme sonore, encore moins l’esbroufe virtuose, mais ne reniant pas une certaine rutilance sonore, disséquant chaque œuvre jusqu'à son essence, exhalant un concentré de notes. Leonhardt était un incroyable conteur, à la manière d’un pasteur délivrant son sermon de manière posée, avec une imparable rhétorique.

Qu'ajouter ? Faut-il à l'image de nos confrères revenir sur la biographie du maître et dérouler à la manière d'une vie qui s'étiole les instantanés de son parcours, depuis sa naissance à Graveland en 1928, son premier clavecin à l'âge de 10 ans, les ravages et les privations de la guerre, les études à la Schola Cantorum Basiliensis avec Eduard Müller, la rencontre déterminante avec Harnoncourt à Vienne et l'extraordinaire aventure discographique de l'Intégrale des cantates chez Teldec  qui s'ensuivit plus tard ? Faut-il évoquer, dès 54, le Leonhardt Baroque Ensemble collaborant avec Alfred Deller pour l'enregistrement, toujours si sensible et touchant des cantates BWV 54 et 170, tâtonnant de ses efforts d'interprétation historiquement informée (HIP) ? Nous ne le ferons pas. Parce qu'il y a dans ce kaléidoscope accéléré, étalé factuellement de manière monocorde l'indécence de la fiche signalétique, du dossier que l'on referme et sur lequel on applique le tampon fatidique "décédé".

Gustav Leonhardt - D.R.

Dans l’océan discographique du maître, si vaste et si varié, voici notre sélection, toute personnelle : nous oublierons vite quelques incartades tâtonnantes dans la musique de chambre et pour orchestre française de Rameau, Mondonville, Campra ou Lully pour chérir ses nombreuses incursions chez Bach, notamment dans les Partitas (malgré l'absence des reprises), naturellement le Clavier Bien Tempéré, mais aussi ses Concertos pour Clavecin brillants sans superficialité. Il y a aussi en bouquet ses Louis Couperin et ses Froberger incroyablement sensibles, son Frescobaldi profond et complexe. Il y a aussi bien d'autres facettes de Gustav Leonhardt, car l'on a trop vite fait de dresser de cet amateur de voiture de course un portrait cromwellien et janséniste d'horrible parangon sérieux, presque misanthrope. Ecoutez donc, espiègle sous sa rigueur, le Leonhardt des Scarlatti agiles et virtuoses quoique retenus, également le Leonhardt majestueux et solennel de la Messe en Si ou du Requiem a 15 de Biber ou de ses sonates Fiducinium sacro-profanum. Il y a enfin le Leonhardt anglais, le beau flegmatique, que ce soit dans les anciens enregistrements de consorts de Dowland, Lawes, Morley ; les Anthems purcelliens, ou plus récemment chez le chantant Byrd. Nous ne dirons presque rien de ses non moins remarquables interprétations à l'orgue, mis à part de belles pièces de Sweelinck, car c'est un instrument avec lequel nous sommes moins familiers.

Il nous reste à signaler un éternel regret. Celui de la disparition du Maître bien entendu. Celui aussi de ne pas avoir pris le temps d'assister le 12 décembre dernier à ce qui fut son dernier concert, aux Bouffes du Nord, à Paris. Nous l'imaginons, amaigri et diminué, conservant son allure si droite, se dirigeant avec peine vers les coulisses sous une salve d'applaudissements qui, à l'instar de Frédéric II de Prusse signifient qu'il n'y a qu'un Bach, et qu'un seul Leonhardt.

 

Viet-Linh Nguyen

 

Nous avons également laissé ouverte cette page à nos rédacteurs, afin de rendre un dernier hommage à Gustav Leonhardt. Beaucoup se sont tus, par humilité "n'ayant pas la carrure d'un Bossuet", d'autres y sont allés d'une pensée personnelle, d'un souvenir, d'un petit billet.

Pignons du vieil Amsterdam © Muse Baroque, 2007

Armance d'ESPARRE

Soyons iconoclastes : j’adore Gustav Leonhardt pour son intransigeance, que je n’ose qualifier d’ "extrémisme" tant le mot est politiquement connoté.  Certains parleront d’intégrité, d’intransigeance, de rigidité. Eh bien, Ils ont raison. Car Gustav Leonhardt est resté – jusqu’ au bout – fidèle au baroque, ne comprenant que peu la musique romantique, refusant de jouer une Passion après la date du calendrier liturgique, fustigeant Gould, délaissant Haendel mais s’autorisant un petit Lully ou Campra comme péché mignon. Archi-célèbre mais discret, introduisant parfois de quelques mots murmurés dans un accent traînant les pièces qu’il interprétait, persuadé que les convictions personnelles catholique ou protestante de l’interprète transparaissent dans l’interprétation, Gustav Leonhardt, qui vivait dans une superbe demeure de 1617 sur la Herengracht d'Amsterdam, représentait pour moi plus qu’un musicien, un honnête homme tout droit sorti d’un tableau de De Hooch.
 

Alexandre BARRERE

Un plan fixe, dans noir et blanc plutôt peu contrasté, un homme de dos portant perruque, ses mains incroyablement habiles et sereines, économes de mouvement, le dos quasi immobile, pose presque figée que contredit la mélodie florissante qui s’échappe d’un instrument tronqué par le cadre. On aperçoit le défilé de touches noires et blanches, d’autres instruments timidement entourent le Maître. La caméra se recule, révèle le groupe de musiciens. L’homme en perruque, c’est Bach, incontestablement reconnaissable malgré un visage émacié bien éloigné des portraits habituels du Cantor. L’homme en perruque, c’est Gustav Leonhardt.  

 

Extrait des Chroniques d'Anna Magdalena Bach de Straub & Huillet (1967)

 

Pedro-Octavio DIAZ

La première fois que j’ai écouté les doigts agiles et célestes du maître Leonhardt remonte à une des rarissimes émissions de radio consacrées au baroque au Mexique.  Nous étions dans le périphérique de Mexico, l’heure de pointe en rentrant du Lycée Français et malgré les klaxons, le grésillement radiophonique et une pluie quelque peu battante, dès les premières notes de la suite en ré majeur de Louis Couperin, le temps s’est soudain suspendu. Une atmosphère évocatrice, telle le doux baiser des castalies, rendit un banal paysage urbain, en un instant, onirique et profond. Le mystère de la métamorphose que Gustav Leonhardt possédait dans sa technique et son inspiration.

Très loin dans le temps, quand après la grande traversée de l’Océan je me suis retrouvé face au grand Leonhardt dans une des salles art pompier du Musée des Beaux-Arts de Nantes, il a interprété la même suite en ré majeur et les tableaux prenaient du souffle de la musique un peu de cette vie que la matière plastique n’atteint que sous les doigts des démiurges.

Gustav Leonhardt, tout comme la regrettée Sybille Figueras appartinrent à cette génération de grands passeurs, de poètes qui restituaient avec cœur et avec respect  cette musique ancienne qui nous passionne. Telles des vestales antiques, ils ravivèrent le feu avec plus de force et de chaleur. Que le trépas de ces deux grands et tellement modestes messagers du Parnasse tonne pour les commerciaux starfiés leur propre bassesse,  les neiges de l’Olympe ne s’atteignent pas en négociant, l’éternité est dévolue à aux âmes sincères. Je ne dis pas adieu à Gustav Leonhardt, tant qu’il y aura de la musique, tout comme la divine Montserrat, ils seront parmi nous, et embellissent comme les héros baroques de leur étoile le firmament.

 

Charles Di Meglio

Il y a plusieurs années, j’étais allé voir un film parce que le titre m’avait interpellé. Interpellé parce qu’il semblait poser une question intéressante. Die Stille vor Bach. Comment pouvait-on entendre de la musique avant Bach? Quel son le silence pouvait bien avoir alors?

Si peu nombreux sont les gens qui peuvent encore percevoir ce qu’était la musique avant, nous savons ce qu’est die Stille nach Leonhardt.

Le silence, le vide plein qu’il laisse après lui, certes.

Mais aussi, surtout, le silence de sa musique.

Car ses silences sont aussi éloquents que ses notes, aussi forts, aussi puissants, riches, aussi éloquents.

En répétition, même, il ne parlait qu’à peine. Il glissait des mots, comme il glissait sur les touches d’un clavecin. Doucement. Avec une tendresse précise. Parfois un geste suffisait. Suffisait à métamorphoser la musique qu’il tirait de son orchestre, instrument docile à ses doigts emmitouflés, instrument craint et respecté, instrument vivant, comme ses claviers.

Plusieurs fois, au sein de ces pages vertes, ai-je eu la joie d’évoquer des concerts de Gustav. Et, les relisant pour écrire ces quelques mots, noué à la gorge, les yeux glauques, je me rends compte qu’il en ressortait toujours la même chose, la même chose que je croyais avoir rêvée depuis la dernière fois que je l’ai vu en concert, que je croyais avoir fantasmée depuis.

Quelque chose qu’on peut percevoir dans les enregistrements qu’ils nous laisse, quelque chose d’intangible, qui ne l’était pas quand on l’avait en face de soi. Quand on le voyait d’abord s’asseoir calmement. Puis lentement se mettre en musique. Avant qu’il ne disparaisse lui-aussi totalement derrière la musique. Qu’il ne nous laisse plus qu’une scène vide, silencieuse, d’où émane, vitale, chaude, mystique, la musique.

Cette chose est indicible.  

On ne peut pas parler de la musique de Gustav Leonhardt, je crois. Seulement l’entendre, et encore. La ressentir. La laisser s’immiscer, par nos oreilles d’abord, dans tout notre corps, qu’elle traverse, entière, pure. Nous transportant. Où?

Dans ses notes et dans ses silences.

Dans la musique.

 

Sébastien HOLZBAUER

J’ose l’avouer, je ne suis pas forcément un admirateur inconditionnel de Gustav Leonhardt. Tout en reconnaissant son rôle majeur et pionnier dans la renaissance de l’interprétation baroque, il y a toujours eu chez moi autant de respect que de circonspection vis-à-vis de ses interprétations, je parle ici du claveciniste, et non du chef, aux réalisations plus inégales. Peut-être est-ce cette rigueur protestante sévère, qui transparaît pleinement dans ses anciens enregistrements, les 2 premiers enregistrements des Goldberg d’une verticalité sèche, mais aussi un très très beau Kuhnau, concentré et fervent, où la voix du Maître annonce les titres des œuvres. Peut-être est-ce le malaise de cette beauté glacée, froide, intransigeante, souvent rigide qui de temps à autre s’éclaire d’un sourire à peine esquissé (les Quodilibets de Bach). A compter des années 80, j’ai trouvé le jeu de Gustav Leonhardt incroyablement plus fluide, nuancé, lumineux. Paradoxalement, cette évolution m’a troublé, comme si le Commandeur était sorti de son tombeau. Ce Leonhardt plus souple, plus humain, plus accessible perdait son caractère iconique, expression qu’il aurait sans doute plus que renié. Aujourd’hui, alors qu’il nous quitte, la droite silhouette de celui qui incarna le Cantor continuera de me poursuivre.

 
 

 

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