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A charmer les lions (Bach, Suites françaises – B. Rannou – Cité de la Musique, 16/03/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques
22 mars, 2014

Johann Sebastian Bach (1685-1750)

Suite française n° 1 en ré mineur BWV 812
Suite française n° 2 en ut mineur BWV 813
Suite française n° 3 en si mineur BWV 814

Blandine Rannou © A Yanez

Blandine Rannou © A Yanez

Blandine Rannou, clavecin Ruckers/ Taskin 1646/1780 (collection Musée de la musique)
 
Dimanche 16 mars, Amphithéâtre de la Cité de la Musique, 14h.
Dans le cadre du cycle Johann Sebastian Bach – Les tempéraments
Programme détaillé

Blandine Rannou. Nous ne cachons pas ici notre admiration pour la claveciniste, pour son éloge de la lenteur, son spleen équilibré et doux-amer, cette manière si unique qu’elle a de laisser sonner puis mourir les notes, en leur conférant profondeur et conviction. Ce clavecin très raisonné, et cependant si immédiat, à la désarmante franchise, terriblement personnel. Et naturellement, nous attendions sur ce beau Ruckers / Taskin de voir si cette après-midi là encore, alors que les familles et curieux peuplaient plutôt les pelouses ensoleillés de La Villette, dans l’ombre de l’Amphithéatre, le discours de l’artiste allait une fois encore nous faire réfléchir et voyager le temps des méandres des 3 premières Suites françaises.

Nous ne fûmes pas déçus. Dès l’Allemande de la Suite n°1, On admire le son ample, coloré, orchestral de ce Ruckers / Taskin pourtant entendu précédemment et qui s’anime de tons nouveaux. Le jeu est articulé, tragiquement articulé, d’une clarté mesurée et profonde. La Courante étale sa fluidité évidente et lumineuse, la générosité du geste que la Sarabande poignante et sombre, d’une lenteur puissante vient contredire comme une Messagère de l’Orfeo. Et puis, sans entrer mouvement par mouvement dans un catalogue aussi élogieux que subjectif, nous citerons quelques perles, comme cette Allemande de la 2nde Suite d’une tendresse pudique, soupirs aquarellés à la mélancolie hantée que la Courante printanière ne dissipe pas. Et puis il y a la 3ème Suite, car nous avouons avoir toujours eu moins d’affinité pour la seconde. Etrangement, alors que Blandine Rannou avait évoqué lors de son enregistrement (ZZT) vouloir « faire danser » ces Suites, c’est plutôt son talent de conteur, de portraitiste, de miniaturiste qui nous déduit. Et pour ces Suites sans préludes, où l’auditeur se retrouve prestement lâché dans d’ambitieuses Allemandes, il faut l’art de la persuasion afin que les pièces ne retrouvent pas leur finalité pédagogique. C’est le cas de la 3ème Suite, avec cette Allemande initiale au discret scintillement, cette Courante enlevée au son si plein, d’une densité et d’une complexité redoutables. C’est l’art des « petits riens » d’un Menuet à la fois naturel, rythmé et équilibré, avant une Gigue grouillante et généreuse.

Et alors que l’auditoire conquis laisse exploser sa joie, tandis que la claveciniste épuisée se refuse au bis, l’on regrette que Blandine ne revienne pas sur scène pour entamer les 3 dernières Suites.

Viet-Linh Nguyen