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« …ainsi éviteras-tu qu’à la disgrâce s’ajoute le sarcasme » (attribué au Cardinal Mazarin)

Muse3
31 décembre, 2009

Carmina Burana, sarcasmes sacrés

Liste des airs

Bonum est confidere
Adtende lector !
Dic Christi Veritas
Heu nostris temporibus
Flete perhorrete
Ad cor tuum revertere
Curritur ad vocem
Omittamus studia
Carmen ante litteram
Fas et nefas
Procurans odium
Ave nobilis venerabilis
La Quarte Estampie Royal
Tempus transit gelidum
Olim sudor Herculis
Eunt ambe virgines
Frigus hinc est horridum

 

carmina-buranaLa Reverdie 

69’23, Arcana, enr. 2009.

Le Moyen-âge reste pour la plupart le reflet distant d’une époque obscure et lointaine, peuplée de dragons cracheurs de feu, de châteaux forts balayés de courants d’air et de moines tonsurés. Vêtus d’une grosse bure, on se les imagine penchés durant toute la journée sur de vieux manuscrits qu’ils recopient pieusement afin d’en assurer la perpétuation. Mais c’est oublier le soin qu’accordaient les hommes de ce temps à leur hygiène – infiniment plus soucieux que ne le sera la Cour du Roi Soleil -, la richesse de leur culture et le raffinement de leurs arts (pensons aux tapisseries). Eloignons alors l’image des rustres guerriers aux habitudes belliqueuses qui ne constituaient qu’une part de la société et entrons dans l’univers méconnu des monastères et de leurs inattendues sources de divertissement.

Le Codex Buranus constitue la principale source de l’enregistrement ; ce recueil fut probablement constitué entre la fin du XIIe siècle et le début du XIIe et regroupe des chants au thème très divers, mêlant citations bibliques, extraits ovidiens, parodies liturgiques et réflexions philosophiques. La Reverdie nous immerge dans un univers mystérieux composé d’ostinatos envoutants et de sonorités étranges ; dans le « Bonum est confidere »,  flûte, cithare teutonique et percussions installent un rythme lancinant qui nous fait ressentir toute l’emprise que peut avoir la musique sur un esprit. Nous voilà comme happés par cette mélodie austère et imperturbable qui semble devoir se répéter indéfiniment ; l’unisson des voix vient ensuite renforcer son caractère incantatoire. L’ensemble fait cependant montre – de manière très appuyée – du ton railleur qui servira de toile de fond au disque et auquel font écho les explications du livret.

Aux antipodes de cette louange qui se voudrait fervente, « Curritur ad vocem » invite sur un air très anodin à la débauche et aux frasques morales que Doron David Sherwin et Andreas Favari énoncent avec une ironie nonchalante. La pièce instrumentale « Carmen ante litteram » évoque les contes merveilleux dans lesquels les profondes forêts abritaient des êtres surnaturels et légendaires. Harpe, vielle et cymbalum tissent de leurs notes perlées un rideau de brume diaphane, jouant sur les nuances et la tension de leurs cordes ; mais Livia Caffagni, à la flûte, estompe malheureusement cette atmosphère féérique et planante par un souffle vacillant et une articulation trop peu variée.

Il y a bien quelques danses entrainantes (« La Quarte Estampie Royal »), le charme des voix claires des musiciennes (tout aussi chanteuses qu’instrumentistes), mais l’on ressent avec trop de présence l’esprit de dérision que dû susciter la découverte de ces manuscrits. Il est certes étonnant de constater qu’au sein du clergé moyenâgeux se développaient des chants profanes (parfois très suggestifs), mais une plus grande neutralité de la part des interprètes eut apporté à l’enregistrement une atemporalité bienvenue et un caractère moins imprégné des sarcasmes de notre  XXIe siècle.

Isaure d’Audeville

Technique : bon enregistrement, pas de remarques particulières.