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« Ainsi sont toutes femmes, femmes. » (François Rabelais)

Musemois
24 novembre, 2010

Canto delle Dame

Œuvres de Leonarda, Caccini, Assandra, Strozzi

 

024 JUDAS MACCABAEUSMaria Cristina Kiehr, soprano
Concerto Soave : Amandine Beyer, Alba Roca (violons), Sylvie Moquet (viole de gambe), Mara Galassi (harpe), Jean-Marc Aymes (clavecin, orgue)
Direction Jean-Marc Aymes

64’47, Ambronay Editions, 2010.

Extrait : Del Buono : Canone sopra l’Ave Maris Stella

Au grand Trivial Pursuit Muse Baroque, les joueurs butent souvent à la question « Citer quatre compositrices baroques ». Echappent de lèvres soudainement tétanisées les noms de Barbara Strozzi ou d’Elisabeth Jacquet de La Guerre avant le souffle du néant. Voici donc l’occasion de découvrir les œuvres des religieuses Isabella Leonarda (1620-1704) et Caterina Assandra (c. 1609-1618), aux côtés des plus célèbres Francesca Caccini, fille de Giulio, et Barbara Strozzi. Jean-Marc Aymes a voulu par ce disque rendre « hommage à la rage de création qui bouscule les carcans sociaux » ajoutant que que « ce disque n’a pas été enregistré parce qu’il y a une « musique féminine », mais parce qu’il y a encore de nombreuses œuvres du Seicento qui méritent d’être découvertes », séparant son programme en deux parties, respectivement consacrées à des pièces religieuses, puis profanes. 

Dès le motet « Ave suavis dilectio », on est conquis, non pas tant par une écriture très ornée et avec de belles lignes mélodiques, où voix et violons s’entrecroisent avec élégance, mais par le chatoiement du Concerto Suave, pourtant en petit effectif. Comment imaginer que cette atmosphère opulente, d’une texture moirée dense, où les violons s’abandonnent avec largesse et sourire, ne provient que d’un humble quatuor ? Et la voix aérienne de Maria Cristina Kiehr, ses aigus d’une transparence angélique, sa pureté non dénuée de caractère ou de dynamique, son aisance confondante dans les mélismes achèvent de nous plonger dans un monde vaporeux et diantrement coloré, d’où émerge de temps à autre les gouttelettes sur pierres brûlantes de la harpe de Mara Galassi, bien mise en valeur par une prise de son exemplaire.

Malgré les chromatismes, le motet d’Isabella Leonarda tend plus vers le théâtre extraverti, faisant partager sa jubilation douce, et manque parfois d’une profondeur spirituelle que l’on croisera au détour des longues notes tenues du « Chi è costi » de Francesca Caccini d’une épure incandescente, à la ligne claire se détachant avec une netteté troublante, révélant un langage encore madrigalesque avec ses nombreux affetti, sa préciosité onctueuse mais sincère, ses trilles de gorge. Ce même sentiment de quiétude altière transparaît du « Maria Dolce Maria » où Maria Cristina Kiehr parvient à conserver l’unicité de la ligne en dépit de la cascade d’ornements. Le « Duo Seraphim » de Caterina Assandra, permet d’admirer un contrepoint touffu, où la voix navigue entre les méandres du violon grainé en un véritable duo. Le positif très présent, sans intrusion sonore indue, et la dynamique des phrasés, inspirés et ronds mène l’auditeur vers des cimes  lointaines et évocatrices.

Le volet « da camera » donne l’occasion d’entendre un Lamento très montéverdien de Francesca Caccini, l’ « Lasciatemi qui solo » d’une lenteur douloureuse, doté de pianissimi à se damner (« lasciatemi morire »). Le récital se conclut sur une cantate de Barbara Strozzi, l « Hor ch’Apollon » aux vastes proportions (plus de 14 minutes !) et à la forme variée. La ritournelle introductive dénote toujours cette sensualité caressante du Concerto Soave, qui convient à merveille à la généreuse déploration de l’amant désespéré, dont la fadeur du livret se trouve sublimée par le chant sensible et dramatique de la soprano. On notera en particulier la finesse des effets sur le « Mà isfogatevi / spriggionatevi / miei sospiri ». Si ce chant des dames est celui des sirènes, bien des navires sont en passe de chavirer.

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation équilibrée, proche des musiciens, avec des timbres très bien rendus.