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Amour me paict d’une telle Ambroisie.

Museor
31 décembre, 2009

Roland de LASSUS (1632-1594)

« Bonjour mon cœur »

lassus_capillaflamencaMarnix De Cat (contre-ténor), Tore Denys (ténor), Lieven Termont (baryton), Dirk Snellings (basse), Jan Van Outryve (luth et cistre), Liam Fennelly, Thomas Baeté, Piet Stryckers (violes de gambe), Patrick Denecker (flûtes à bec).

Capilla Flamenca, dir. Dirk Snellings.

64’. Ricercar, 2009.

 

 

L’originalité, la « fantasquerie » et l’espièglerie de Roland de Lassus ne sont plus à démontrer — chaque nouvelle écoute du compositeur nous le prouve et révèle une fois de plus. Sa reconnaissance en son temps comme le plus que divin Orlande (dixit Monsieur de Ronsard in person), ainsi que son influence, sont également indéniables. Ce n’est donc pas tant à prouver ce que nous savons déjà que s’attache ce disque, mais il nous est proposé de justement entendre non seulement cette originalité espiègle, mais aussi l’influence, et les parodies et contrafacts de l’œuvre profane de Lassus de son temps, en nous donnant à entendre dans plusieurs versions de différents auteurs des pièces de Lassus: Bonjour mon cœur (devenu Vive mon Dieu dans une version religieuse), Ardant Amour souvent me fait instance Ardant Amour fit Dieu, et ainsi de suite. Et ainsi nous croisons sans cesse des noms fort familiers, que ce soient ceux de Ronsard, Marot, Bellay, François premier, auteurs des textes de certaines chansons, Diego Ortiz, Albert de Rippe, auteurs de parodies sur des musiques de Lassus. Et parfois, c’est Lassus lui-même qui parodie des mélodies existantes, comme pour le Doulce mémoire de Pierre Sandrin, devenu messe dans les portées habiles du musicien de la cour de Bavière.

Et l’ensemble sait nous ravir, tout de suite, dès l’ouverture, Bonjour mon cœur, version Lassus, portée par le luth langoureux et tendre de Jan Van Outryve, au toucher délicat, rond et aéré. Car, même si les mélodies sont parfois les mêmes, plusieurs fois de suite, il n’y a jamais redite, car la musique et l’interprétation qu’en donne la Capilla Flamenca se réinventent toujours, avec plus de verve, d’énergie et d’enthousiasme, et de profondeur (Missa Doulce Mémoire) entraîné par une prononciation française renaissante.

La polyphonie vocale alterne avec versions instrumentales, et nous voilà plongés dans des farandoles dignes de mariages bruegheliens. Mais il n’y a pas de folle précipitation qui pourrait tout noyer dans des mares de vin mêlé à de la boue, au contraire, les choses avancent posément, avec précision, épanouies.

Les violes sont rondes, amples, forment un tout cohérent, qui cheminent la main dans la main, dans une tendre harmonie délicate et suave, grandissant ensemble, dans une légèreté qui invite à l’amoureux transport (Ick sach vrou venus burseken, pièce instrumentale de Sébastiaen Vreedman). Evidemment, les flûtes de Patrick Denecker sont inimitables et inqualifiables, de justesse, de légèreté, d’ornements subtils, de diminitutions enthousiasmantes d’inventivité. On sent l’évident plaisir de tous à jouer ensemble, l’amusement aussi qu’ils ont tous à participer à cette aventure — ainsi, si Dirk Snellings est crédité sur la jaquette comme directeur de l’ensemble, il est évident que le disque est le fruit d’un travail et d’une recherche communs et réjouis (comme en témoigne les arrangements réalisés par Piet Stryckers pour certaines pièces instrumentales).

Difficile de séparer les voix chantées, de les analyser séparément (et ce malgré quelques soli, notamment de Marnix De Cat, contre-ténor à la voix souple, savamment portée dans la tête, gardant un soutien sûr), car la polyphonie est tellement cohérente, qu’elle semble former un tout indivisible, unique. Pas un lourd bloc inamovible, – oh, que non ! – mais justement une sorte de vivier en constant mouvement, se métamorphosant sans cesse, bougeant, évoluant, grouillant, soutenu par la basse profonde de Snellings, porté aux nues par les aigus toujours ronds de l’alto, qui encadrent le ténor Tore Denys et le baryton Lieven Termont qui complètent cette alchimie miraculeuse.

On ressort de l’écoute tout heureux et vivant, avide de se replonger dans Les Amours, L’Adolescence et leurs contemporains, Louise Labé, et tout prêt à aimer avec autant de tendresse que la Capilla Flamenca nous donne à entendre ces pièces délicieuses et précieuses.

Charles di Meglio

Technique : prise de son précise, ample, permettant de bien distinguer les différentes voix.