Close

« Ce qui me touche » (Couperin, Apothéoses, Gli Incogniti, Beyer – HM)

Museor
10 décembre, 2014

Apothéoses - Monsieur Couperin

 

incogniti_apothéoses_couperin

Apothéoses et autres sonates :
La superbe, sonade en trio

Apothéose de Lully
La Parnasse ou l’apothéose de Corelli
La sultane, sonade en quatuor

Gli incogniti
Amandine Beyer et Alba Roca violon
Anna Fontana, clavecin
Francesco Romano, théorbe
Baldomero Barciela et Filipa Meneses, viole de gambe 

57’34 minutes, Harmonia Mundi, 2014.

« J’avoue de bonne foi que j’aime beaucoup mieux ce qui me touche que ce qui me surprend » (François Couperin)

Les Apothéoses de François Couperin (1668- 1733) font l’objet d’une discographie récurrente: citons, de façon non exhaustive, celles de 1990 par Skip Sempé, 1997 par Wieland et Sigiswald Kuijken et de 2012 sous la direction de Philippe Pierlot. Est-ce en raison du thème sous-jacent : devons-nous suivre un modèle – qu’il soit artistique, spirituel, stylistique… – ou devons-nous trouver notre propre voie  – et de la question philosophique qui en découle ? De la mimesis mentionnée par Aristote au désir mimétique de René Girard, la question de l’imitation traverse toutes les époques et les différents arts. 

Lorsque Couperin publie en 1724-1725 ces deux Apothéoses en mémoire de Jean-Baptiste Lully (1632-1687) et d’Arcangelo Corelli (1653-1713) il souhaite rapprocher deux écoles de la musique baroque, la française et l’italienne. Deux écoles qui s’influencent réciproquement et se nourrissent également des écoles allemandes et néerlandaises, symbole de ce XVIII°s en proie à une crise culturelle profonde.

Dans ces œuvresCouperin privilégie en réalité le style français : L’Apothéose consacrée à Lully est bien plus longue que celle de Corelli. Lully est, par ailleurs, convié par Apollon à prendre place au Parnasse alors que Corelli prie les Muses de l’accueillir parmi elles dans ce même lieu. En fin diplomate, Apollon persuade les deux musiciens de réunir les goûts français et italien afin de servir la perfection de la musique. La paix intervient dans le Parnasse lorsque l’on fait croire aux muses françaises que l’on dira désormais sonade et cantade dans leur langue. 

La violoniste Amandine Beyer et son groupe Gli incogniti fondé en 2006 dont le nom vient de L’Accademia degli Incogniti, société musicale active à Venise en 1630, ajoutent à ces Apothéoses deux sonates bien antérieures, La Sultane (vers 1690) et La Superbe (vers 1695), clins d’œil à la période italianisante du musicien. La Sultane est en effet une sonate en trio …dont l’apogée est due dans les années 1680 à Corelli.

Gli incogniti innovent dans cette interprétation en supprimant les traversos et en renforçant les violes de gambe. Cet enregistrement donne l’occasion aux interprètes de montrer toute leur virtuosité, qu’il s’agisse de la montée en puissance progressive des instruments dans La superbe à la rondeur des notes dans La sultane où chaque note semble se déployer avec grâce. Chaque instrument est mis à l’honneur tout en se mêlant harmonieusement à l’ensemble comme le montre le deuxième morceau de La superbe. L’apothéose de Lully est soutenue par une basse continue qui renforce la gravité du débat qui nous est donné à écouter. Cette mélancolie ne s’estompe guère avant que la Paix n’arrive sur le Parnasse. A la rapidité de Mercure volant aux Champs Elysées – les coups d’archet semblent alors plus italiens que français – s’oppose la noblesse d’Apollon lors de sa descente, dans un style français – noblesse et retenue des sentiments et donc de la musique. A cette retenue, l’Apothéose de Corelli – une grande sonate en trio – oppose des tempi plus rapides, notamment lorsque Corelli boit à la source d’Hippocrène.

Couperin, en cherchant à opposer deux styles, montre plutôt leurs correspondances et leurs similitudes, à l’image d’un Lulli italien naturalisé français.

Anne-Laure Faubert