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De l’art d’en pincer pour les cordes

20 février, 2010

Luth, théorbe, chitarrone, archiluth, mandoline…

 

Hopkinson Smith et son luth © Giancarlo Rado

Hopkinson Smith et son luth © Giancarlo Rado

 

Charles Mouton (c.1626 – c.1710), « La belle Angloise », Gigue (Konrad Junghänel, luth à 11 chœurs d’après Christian Hoffman, DHM)

ACTE I, scène 1.

La scène se joue dans une salle de concert parisienne renommée de style Art déco. Fauteuils rouges, ouvreuses en tailleur sombre. Conversations polies indistinctes. Sons des instrumentistes qui s’accordent.  

Alexandra
Oh, comme c’est joli, cet instrument bizarre… On dirait une guitare au manche trop long. 

Martin, compulsant ces notes de programme
Toujours pareil, on achète le programme, et il n’y a même pas la liste des musiciens.

Alexandra
Mais, si. Regarde derrière la publicité pour Radio Baroque FM. Je crois qu’il y a quelque chose écrit en tout petit.

Martin
Gert van der Meoke, épinette. Tu crois que c’est ça ?

Alexandra
Je ne crois pas. L’épinette, c’est plutôt le machin comme un petit clavecin. Ce serait pas un gros luth ?

Martin, se voulant spirituel
Gros luth, ça ne figure pas dans le livret… J’ai cornets, sacqueboutes, cistre, archiluth, luth… Par élimination, ça doit être l’archiluth, qui tout comme l’archiduc, est certainement la catégorie luxe du luth. 

Alexandra, rêveuse.
Archiluth, comme c’est poétique !  

Lecteur qui vous amusez sans doute de cet échange imaginaire mais ô combien inspiré de murmures réels, saurez-vous distinguer ces différents instruments de la famille des luths que sont le luth, l’archiluth, le théorbe, le chitarrone, sans compter la mandore, l’angélique ou le colachon ? La Muse Baroque vient à propos éclaircir votre lanterne, et celle de vos compagnes de concerts. Il ne s’agit pas ici d’une docte démonstration de facture instrumentale, mais juste de préciser brièvement quelques notions. La bibliographie en fin d’article permettra d’approfondir l’étude.

 

C’est le luth final

Les instruments à cordes pincées remontent à l’Antiquité, et l’ancêtre de notre luth baroque a existé sous des formes variées en Egypte, en Mésopotamie ou en Asie. Plus directement, le luth occidental est le cousin de l’ oud arabe et apparaît en Europe vers les IXème-Xème siècle, via l’Espagne mauresque. Il se différencie de ce dernier à compter du XIVème siècle, et poursuit son évolution avec l’adjonction de frettes sur le manche, et « la course à la corde ». L’instrument gagne en effet une 5ème corde au XVème siècle, en compte souvent 6 au XVIème, et atteint 10 à 13 chœurs au XVIIème. Un luth baroque-type possède donc 13 chœurs, soit vingt-quatre cordes (deux fois onze cordes et deux chanterelles qui sont des cordes simples)

 

© Musée de la Musique 1 : cheville - 2 : cheviller - 3 : frette - 4 : manche - 5 : touche - 6 : coque - 7 : table d'harmonie - 8 : caisse de résonnance - 9 : rose - 10 :chœur (paire de cordes) - 11 : chanterelle (corde simple) - 12 : chevalet-cordier

© Musée de la Musique
1 : cheville – 2 : cheviller – 3 : frette – 4 : manche – 5 : touche – 6 : coque – 7 : table d’harmonie – 8 : caisse de résonnance – 9 : rose – 10 :chœur (paire de cordes) – 11 : chanterelle (corde simple) – 12 : chevalet-cordier

David Kellner (c.1670 – 1748), Fantaisie en ut majeur (Eugen M. Dombois, luth d’après un modèle vers 1700, Sony)

Décomposons à présent les différentes parties d’un luth. Le schéma représente une instrument-type du XVIIème siècle. Ce dernier est composé d’une caisse de résonnance piriforme (8) formée de deux parties que sont la table d’harmonie (7) dont le centre est percé d’une rose ciselée (9) et la coque (partie bombée 6). Cette dernière est elle même composée de côtes assemblées par de la colle dès le XVème siècle.  La caisse de raisonnance est munie d’un manche (4) sur lequel Un un cheviller (2) est fixé en équerre. Il permet de tendre des cordes en boyaux (11 et 12) avec un montage double sauf pour la chanterelle.

L’accord du luth évolua, de même que sa notation en tablature, variable selon les pays.

 

Théorbe, archiluth, chitarrone, ou comment gagner au Scrabble…

De Visée (c.1650 – c.1732), Rondeau La Montfermeil (Pascal Montheilhet, théorbe d’après Matteo Sellas 1638, Virgin)

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Copie d’un théorbe d’après Hans Burkholzer (XVIème siècle) © Renatus Lechner

 

 

Le luth se décline en une large famille, et les contemporains ne définissaient pas clairement les différences entre les instruments graves. Théorbe, archiluth étaient ainsi à peu près interchangeables, chitarrone étant un vocable plus ancien. Toutefois, si il y avait parfois confusion dans les termes, les instruments eux-mêmes sont effectivement différents.

Selon Marin Mersenne, le théorbe « n’est autre chose que le luth augmenté d’un nouveau manche qui sert pour donner une plus grande étendue aux 4 dernières cordes. qui ont le son d’autant plus grave qu’elles sont plus grosses ». (Harmonie universelle, livre II, Des instruments, 1636.). Grâce à un chevillait supplémentaire, on obtenait des basses plus claires et plus puissantes, mais aussi un instrument plus encombrant. On distingue alors le petit chœur normal du grand chœur supplémentaire.  L’instrument est un cousin des luths basse et contrebasse préexistants.

Chitarrone est l’expression italienne primitive désignant le théorbe dit romain qui apparaît ver sla fin du XVIème siècle.

L’archiluth est un terme plus générique qui décrit des luths à plusieurs chevillers mais dont la taille n’est pas forcément plus grande que celle d’un luth. On peut alors dire que le théorbe est  un type particulier d’archiluth.  Au sens plus strict, l’archiluth est un luth en sol pourvu de cordes supplémentaires accordées diatoniquement.

 

Mandore, mandoline & colachon 

Antonio Vivaldi, « Allegro » du Concerto en do M pour mandoline (Duilio Galfetti à la mandoline, Il Giardino Armonico, Teldec)

Giambattista Tiepolo, Femme à la mandoline, The Detroit Institute of Arts.

Giambattista Tiepolo, Femme à la mandoline, The Detroit Institute of Arts.

 

 

La mandore est une sorte de petit luth de forme allongée au manche court et doté de 4 à 8 doubles cordes (4 cordes simples selon Mersenne cependant) qui se développe dès le début du XVIème siècle. Parfois, les mandores allient quatre cordes de boyau et six de métal. Contrairement au luth qui se joue depuis le XVème siècle seulement avec les doigts, la mandore fait parfois appel à une plume comme plectre. Les cordes sont accordées en quintes.

La mandoline est en quelque sorte la soprano de la famille des luths.  Si la mandoline milanaise est assez proche du luth et se joue avec doigts et des cordes en boyaux, la mandoline napolitaine, plus tardive (2nde moitié du XVIIIème) possède une tête plate et une caisse plus profonde. Elle est pourvue de quatre doubles cordes métalliques, qui reproduisent l’accord de celles du violon. Médiator ou penna désignent alors le plectre d’écaille utilisé pour en jouer.

Le colachon est populaire en Italie au XVIIème siècle doté d’une caisse de petite taille et d’un manche fort long. Le nombre de cordes et l’accord sont variables.

M.B.

Pour aller plus loin :
La société française de luth… qui ne manque pas d’humour 
Excellente page du Musée de la Musique 
Iconographie et bibliographie : http://www.musicologie.org/sites/luth.html
Robert Spencer, « Chitarrone, theorbo and Archlute » (Early Music, 1976) 

Collectif, Guide du Musée de la Musique, éditions de la Réunion des Musées nationaux, 2007.
Bohuslav CISEK, Encyclopédie illustrée des instruments de musique, Gründ, 2003
Karl GEIRINGER, Instruments in the history of Western music, George Allen & Unwin, 3rd ed., 1978.