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Au clair de la Lune

Musemois
6 janvier, 2014

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Le Clavier bien tempéré, livre II BWV 870 à 893

Christophe Rousset, clavecin Ruckers 1628 ravalé par Blanchet.

147′, 2 CDs, Aparté, 2013.

 

Superbe métal lunaire, bleuté et fier, vigoureux et ferme, aux reflets changeants mais impérieux. Voici un grand enregistrement de Christophe Rousset, parfois un peu trop altier voire raide, décidé, très articulé. Le choix du Ruckers 1628 du Château de Versailles, ravalé au XVIIIème siècle par Blanchet, est plus que judicieux, conciliant l’élégance française à un je ne sais quoy de souriant et de coloré, qu’une prise de son remarquable par sa proximité et sa dynamique met particulièrement bien en valeur. On retrouve bien entendue la fougue roussetienne, ce déferlement italianisant digne d’un Scarlatti si distinctif, par exemple dans les doubles croches des Prélude & Fugue BWV 871, dans la férocité belliqueuse du prélude BWV 879 ou de les remuements de la BWV 884, on y trouve une vision fière et pédagogue, presque professorale dans cette manière de détailler impérieusement les mesures.

D’aucuns appelleront de leurs vœux un plus de respiration, un relâchement plus discret et plus poétique, du sourire, des trilles moins « mitraillards », un peu d’agogique dans ce classicisme virtuose d’une droiture aristocratique. La BWV 872 perd en évocation ce qu’elle gagne en régularité triomphante ; le temps de l’intégrale de Couperin (Harmonia Mundi) d’un équilibre miraculeux et délicat est passé, au profit d’une maturité réfléchie et affirmée.

On admire désormais la tenue de la ligne, la lisibilité galbée du contrepoint (BWV 874 d’une tenue irréprochable quoiqu’un peu appuyée) doublé d’un brin d’austérité. La main gauche scande le discours, se fait souvent l’égale de sa consœur, insiste parfois lourdement sur les accords. Mais ce ne serait pas faire justice à la variété du toucher déployé dans ce programme que de le réduire à un magnifique exercice de style. Car il y a la fulgurance galante d’une ligne soudain plus sinueuse, presque galante (Prélude BWV 877 ou BWV 978), ces moments d’oubli ou d’abandon, relativement rares, où l’artiste dénoue un instant sa cravate de fine baptiste, pose son justaucorps, et se laisse au balancement de la rêverie. La tendresse un peu mélancolique qui se dégage du Prélude 881, d’une pudique retenue, se passe d’encre. A l’inverse, le Prélude BWV 882, au contrepoint touffus, complexe, très intériorisé, cristallin et équilibré, renvoie aux constructions imbriquée d’Escher ou à Piranèse. Enregistrement caméléon donc, qui n’est pas exempt de noirceur menaçante, comme dans les accords du Prélude BWV 885 aux chromatismes et à la force brute, et qu’on aurait du mal à analyser en toute impartialité sans décrire, pièce par pièce, leur traitement si différencié.

Voilà en définitive un Clavier original et risqué, tourmenté et excitant, plus tropical que bien tempéré et qui offrira aux mélomanes une vision bien différente du spleen magnifique de Blandine Verlet, de l’inventivité de Koopman, de l’équilibre chantant de Van Asperen ou du murmure sensible de Kirkpatrick sans même citer le grand Leonhardt (sur un mauvais instrument hélas pour ce second Livre assez apaisé) voire l’unique Gould. A quand le Premier Livre ?

Viet-Linh Nguyen

Technique : très belle captation chaleureuse et limpide, faisant pleinement ressortir les beautés de l’instrument.