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Au coin d’un virginal

Publié dans : Actualités - Edito
4 janvier, 2012

Johannes Vermeer, La Leçon de Musique (vers 1662-1664)
© Collections royales de SM la Reine d’Angleterre / Essential Vermeer

Alors que le film Bruegel, le Moulin et la Croix nous transporte sur le chemin du Calvaire, imaginons-nous un instant, en ce début d’année, au coin d’un virginal. L’expression est incorrecte, et l’on ne peut se lover contre l’instrument comme près d’une cheminée ou d’un poêle. Mais elle transmet ce sentiment de chaleureuse intimité, de relâchement serein, d’abandon heureux que nous vous souhaitons pour cette année bissextile, la 2765ème du calendrier julien.

A l’heure où les vœux sont autant de machines de siège, de catapultes de campagne, et où leur échange relève au mieux de la courtoisie, en réalité du duel, faisons ici le vœu de l’innocence et du rêve, en évitant les promesses pour ne pas les renier ensuite. Nous aurions pu vous promettre une revue étoffée, s’ouvrant de plus en plus aux autres arts baroques pour accompagner la musique et la remettre dans son environnement. Les notes d’un concert royal de Couperin ne hantent-elles pas les salons versaillais tandis que les chorals de Bach résonnent encore à Leipzig ? Nous aurions pu promettre – et espérer – une revue remaniée, du moins dans son apparence, abandonnant la rhingrave des années 1990 pour le justaucorps ample du web dit 2.0 du XXIème siècle. Cela est bien entendu à l’étude,  mais ces travaux d’importance nécessiteront une réflexion approfondie, et une mise en œuvre progressive. Vos commentaires seront les bienvenus pour nous guider dans cette tâche. Nous ne vous promettons donc rien. Sinon de rester nous-mêmes, de poursuivre inlassablement notre exploration du répertoire baroque, de faire partager avec exubérance nos moments de bonheur, et d’écrire parfois nos regrets, d’écumer le tonneau des Danaïdes des œuvres et des compositeurs en buvant le calice jusqu’à l’ivresse de concert en concert, et d’un enregistrement à l’autre. Pour cela, nous avons besoin de votre fidélité et de votre soutien, de votre lecture critique et ouverte au débat, du regard mûr et réfléchi capable d’apprécier l’opinion sortie d’une plume rieuse et informée qui suggère et n’assène pas. Notre vœu, c’est d’avoir le droit de porter notre voix, avec la légitimité acquise au fil des ans auprès de nos lecteurs, des artistes et de tous ceux qui font vivre la musique baroque, de clamer notre indignation devant les écarts musicologiques, la tiédeur mollassonne, d’aimer et de haïr en acceptant de laisser transparaître sur le papier une certaine subjectivité indissociable de l’expérience musicale. « J’aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend » écrivait Couperin (encore lui), qui plus que personne aurait soutenu que nier l’émotion que véhicule la musique serait une faute. Il faut savoir lever les yeux de la partition, et cesser de faire le compte des trilles et des doubles croches au risque de se vautrer dans une ratiocination stérile à la Saint-Simon…

Nous avons aussi besoin d’agrandir notre rédaction, d’accueillir sur notre radeau qui se fait navire de nouveaux contributeurs, de nouvelles sensibilités. D’abord parce que l’actualité est dense, d’une richesse à croquer à pleines dents, et que nous regrettons de ne pouvoir étendre notre couverture autant que nous le souhaiterions, et notamment hors de la capitale. Ensuite, parce que notre succès croissant a pour contrepartie une responsabilité qui est celle de ne pas vous décevoir. « J’ai failli attendre » vous dites-vous souvent à l’instar du monarque solaire, en cliquant frénétiquement sur notre sommaire. Et bien, n’attendez plus, et rejoignez-nous.

Certains esprits chagrins et alarmistes prédisent la fin du disque. Il est vrai que ces dernières années, le paysage discographique s’est recomposé et reconcentré au gré de la valse des labels, certains n’étant plus que des sous-étiquettes de grands groupes, bénéficiant d’une plus ou moins grande autonomie, vivant quelquefois sur des vestiges d’autrefois. Cependant, parallèlement à cela, d’autres maisons se sont créées, avec des programmes audacieux, inédits, relevant le défi de croire en la curiosité du mélomane en délaissant un énième récital vivaldien. Et paradoxalement, au vu des caisses de disques qui parviennent à notre rédaction débordée, où le manutentionnaire le dispute au responsable éditorial lors des salves de parutions, le disque baroque affiche une vitalité insolente en dépit des difficultés croissantes de financement et de production. De même, et malgré un centralisme jacobin – que nous sommes colportons malgré nous – les salles de concerts n’ont pas fini d’afficher des pancartes « Complet » autour des opéras haendéliens où le public, séduit par cette évasion du quotidien, se révèle encore une fois conquis dès le premier da capo. Faut-il dès lors croire en la rupture entre un baroque « grand public », commercial et prévisible quoique talentueux, s’opposant à une scène plus indépendante qui conserve l’esprit défricheur des pionniers, leur humilité, leur enthousiasme et leur maladresse ? En dépit d’une amorce d’une telle polarisation, nous gardons espoir que ni 2012 ni les années suivantes ne seront celles de la fracture baroque.

Mais nous nous sommes éloignés de notre virginal qui égrène son fragile tintement avec la timidité feinte d’une coquette et le bouillonnement fantasque d’un Ralph Kirkpatrick. Alors que les rayons mordorés diffusent par les petits carreaux une lumière douce sur un sol dallé d’une géométrique rigueur, la jeune femme semble s’atteler à ses exercices musicaux, tandis qu’un habile miroir trahit son regard tourné vers l’homme en noir, professeur ou amant. L’élégante frise décorée d’hippocampes qui orne la caisse de l’instrument, sans doute un Ruckers, tranche par son opulence avec la nudité du mur. Derrière, l’artiste, dont on aperçoit même un bout du chevalet dans la glace, décide soudain à un stade avancé d’exécution de son œuvre d’ajouter une basse de viole allongée sur le sol et qui renforce le climat amoureux de la scène. Alors, pour conclure ces vœux de nouvelle année, on se contera de traduire l’inscription figurant sur le couvercle du virginal « MVSICA LETITIAE CO[ME]S MEDICINA DOLOR[VM] » : la musique est la compagne de la joie et un baume pour la douleur.

Et pour terminer cet éditorial de rentrée, toute l’équipe de la Muse se joint à moi pour vous souhaiter, une très heureuse année 2012, pleine de folie, d’exubérance et de passion.

Viet-Linh Nguyen