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Padre del ciel (L’Aura mia sacra – La Main Harmonique, Bétous – Ligia)

Muse4
14 mai, 2014

Adriano WILLAERT (1490-1562)

Cipriano de RORE (1515-1565)

Alexandros MARKEAS (né en 1965)



L’aura mia sacra
Madrigaux amoureux inspirés du Canzoniere de Pétrarque

Liste des airs

Cipriano de Rore : Padre del ciel
Adriano Willaert : Occhi piangete, accompagnate il core, Ricercare I

Ove ch’i’ posi gli occhi / Amor e ’l ver fur meco

Cipriano de Rore : L’alto Signor / L’una piaga arde

Alexandros Markeas : They said Laura was somebody else

Adriano Willaert : Aspro core / Vivo sol di speranza

Cipriano de Rore : La vita fugge / Tornami avanti

Adriano Willaert : Ricercare VII
Alexandros Markeas : They said Laura was somebody Else

Cipriano de Rore : Mia benigna fortuna / Crudele acerba / Fu forse un tempo / Ogni mio ben

auramiasacra_mainharmoniqueLa Main Harmonique

Direction Frédéric Bétous
 
65’13, Ligia Digital, 2013.

La Main Harmonique est un ensemble vocal créé en 2008 sous l’égide du contre-ténor Frédéric Bétous. L’expression renvoie à une forme de notation vocale en usage à partir de la fin du Moyen Age, la « main guidonienne. » Guido d’Arezzo (moine bénédictin italien) propose de reporter les combinaisons sonores les plus courantes de son temps sur plusieurs points saillants de la main humaine. C’est l’époque, où la musique occidentale fixe ses codes et institutions.
Comment traduire musicalement toute la complexité de l’être humain dans ses sentiments, dans ses aspirations et croyances ? Adriano Willaert et Cipriano de Rore – compositeurs du XVIe siècle (période de maturité du madrigal polyphonique), originaires des Flandres méridionales, exilés en Italie – se sont inspirés du Canzoniere de Pétrarque pour écrire leurs madrigaux pour 4 à 7 voix. Le pétrarquisme est d’abord une poésie lyrique célébrant la femme aimée et idéalisée (Laure de Noves pour Pétrarque) ainsi qu’un maniérisme de la forme. Pétrarque a donné un style métaphorique qui s’appuie sur le sonnet. 

Le sens, la syntaxe et la beauté de la poésie rythmeront ce parcours musical enregistré à l’église de Marsolan (Gers) en octobre 2012. Frédéric Bétous a volontairement scindé son programme en deux parties « In Vita di Madonna Laura » – « Du vivant de Laure » et « In Morte di Madonna Laura » – « Après la mort de Laure » ponctuées d’une adaptation d’une traduction libre de Pétrarque par Louis Aragon commandée à Alexandros Markéas (compositeur contemporain franco-grec) : “They said Laura was somebody else.”


 La main harmonique de Guido d'Arezzo, extrait du "Sacerdotale Juxta S.Romanae Ecclesiae", publié par Petri Rabani, Venise 1554 - D.R.

La main harmonique de Guido d’Arezzo,
extrait du « Sacerdotale Juxta S.Romanae Ecclesiae »,
publié par Petri Rabani, Venise 1554 – D.R.


La première partie s’ouvre avec “Padre del ciel” de Rore, le « jeu » des aigus et des graves donnent l’impression que chaque chanteur est soliste. La musique appuie et renforce chaque mot sans excès. Musicalité parfaite !

Dans “Occhi piangete, accompagnate il core” de Willaert, la richesse des timbres, la qualité du phrasé expriment parfaitement les sentiments humains « Pleurez, mes yeux, pleurez, accompagnez mon cœur. »

Avec la pièce instrumentale “ Ricercare I ”, les interprètes donnent vie à leurs instruments grâce à la qualité du jeu et du phrasé. Les cordes respirent.
Le “Ove ch’i’ posi gli occhi ” apporte une nouvelle dimension : le passage du réel à l’irréel, monde chimérique : « Que je vis des beautés uniques en ce monde, que l’on n’a plus revues jamais sous les étoiles. »

La seconde partie, quant à elle, s’égraine tel un sablier décomptant le temps. Nous sommes les témoins de l’inéluctable fuite du temps qui passe. Cet écoulement temporel est jonché de souvenirs exprimés dans “Aspro core” de Willaert et “La vita fugge” de Rore. La Mort prend tout son atroce sens dans “Mia benigna fortuna” , « O cruelle, ô acerbe inexorable Mort.» Ce temps filant, ce champs de réminiscences ont pour corollaire l’oubli si bien formulé dans “Fu forse un tempo”. Les voix se croisent, se confrontent sans jamais se réunir. L’union du réel et de l’irréel s’accomplit dans “L’aura mia sacra ” – « L’aure qui m’est sacrée dans mon pénible, souffle si fréquemment… »

La ponctuation offerte par Alexandros Markéas, fait volontaire d’en parler à ce niveau de la critique, « frotte » les oreilles ou laisse perplexe. La pléthore de dissonances ébranle les madrigaux de Rore et Willaert. “La résonance de mes soupirs” est une accumulation peu harmonieuse de sons, de mots presqu’une cacophonie. “Colombe blanche” ne revêt nullement l’habit immaculé que l’on est susceptible d’attendre. Quant au “Je chante, je ris!”, il donne plus l’envie de pleurer, de cauchemarder, chose faite avec “Bois hanté .” L’apothéose avec “Après la mort”, elle nous glace dans un lancinant murmure.

Même si l’ensemble du CD se trouve ébranlé par les pièces de Markéas, il reste de qualité grâce à l’interprétation faite par la Main Harmonique des madrigaux de Willaert et Rore.

Jean-Stéphane Sourd Durand

Technique : bon enregistrement, pas de remarques particulières.