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Autour du Concert Baroque. Ep. 2 : Le Ballet

Publié dans : Bonus - Digressions
2 septembre, 2009

LE BALLET

Samuel van Hoogstraten, Vue d’intérieur ou Les Pantoufles © Musée du Louvre/A. Dequier – M. Bard


Mon cher cousin,

J’ai découvert hier ce que les Parisiens nomment le Ballet et, qui, comme vous vous en doutez, représente pour l’étranger oriental que je suis une expérience aussi inédite qu’aventureuse. Il y a, à Paris une grosse bâtisse dont la toiture ressemble à une meringue vert-de-gris écrasée contre un fronton. Trônant au bout d’une longue et large voie dont elle bloque le cours, cet Œuvre – qu’on appelle opera sans doute en raison de l’étymologie latine – se pare de lumière le soir afin d’accueillir un public distingué. Car l’on m’avait prévenu, et à tort, que les Parisiens ne se donnaient plus la peine de s’habiller pour aller en ce lieu, et j’en avais conçu un violent malaise, pensant que ce peuple d’ordinaire si soucieux de bienséance – ou du moins de la sauvegarde de ses apparences – revenait à la musique dans la tenue d’un Adam ou d’une Eve. Mais cette méprise fut vite corrigée en apercevant des robes coûteuses quoique souvent d’une certaine vulgarité, et des hommes, visiblement ennuyés, qui arboraient l’équivalent du bleu de travail de ces habitants de tours de verre fumé que l’on relègue au-delà de la perspective des Tuileries.

Le premier défi qu’affronte un étranger peu au fait des coutumes du lieu est, une fois sa contremarque déchirée mécaniquement par des agents zélés et dédaigneux (en fonction de la numérotation qu’ils aperçoivent), de parvenir à ses fins, ou plutôt à sa loge. Car la grosse meringue recèle bien des recoins et des escaliers, passé la vaste splendeur, un rien « néo », de son Grand Escalier. On découvre ainsi des réduits à sénestre où les murs ont la lèpre vénitienne, et des étages déserts, que même les ouvreurs n’ouvrent plus. Et si prendre de la hauteur est parfois une qualité, c’est ici un défaut. Mais qu’importe l’âpreté des taux de change et notre dur labeur pour obtenir un sésame si pitoyable, nous voilà, après une quête acharnée, arrivé en lieu sûr, dans une petite logette où la vue se partage entre la scène, là-bas, dessous la ligne d’horizon, et d’énormes stucs que la proximité rend grossiers, et qui bouchent partiellement ladite vue.  

Le brouhaha s’étouffe et la musique s’élève, dominée par un instrument noir et blanc, brillant, au son qui claque et roule, qui rappelle nos xylophones en plus métallique et plus franc. Et la scène se remplit. Elle se charge de costumes du siècle dernier, chamarrés et porteurs de rêves, d’étoffes que l’on imaginait, à force de littérature et de peinture, se trouver dans le parterre et non sur la scène. Les couleurs vives et mièvres, les finitions impeccables, traduisent la nostalgie d’un monde. Mais étrangement, le gros instrument et les cordes poursuivent leur mélopée un peu appuyée et convenue, tandis que les personnages refusent de chanter, attendant peut-être que le compositeur leur laisse l’opportunité de gazouiller.

Je m’étonne, de même que mes compagnons d’une étrangeté frisant le ridicule : a-t-on jamais vu porter une redingote avecque des collants serrés ? Ou une tenue d’équitation ? Peut-être cette vêture permet-elle aux Parisiennes d’assouvir leurs penchants sensuels en contemplant des mollets qui acquièrent une visibilité disproportionnée. Les hommes en frac et les dames en robes se meuvent désormais et semblent bondir sur la pointe des pieds avec une gracieuse artificialité, tournoyant, faisant bonnes figures. Point de chant et une intrigue qui doit s’exprimer – avec confusion – par d’autres supports, des gestes, des mimiques d’une enfantine simplicité. Cela me rappelle ce cinématographe d’autrefois, en noir et blanc comme le piano, et muet de paroles.

Les deux entractes sont l’occasion pour moi et mes camarades d’aller découvrir le buffet, oblongue nappe blanche assiégée par des croisés en surnombre, d’écouter le gazouillis du brouhaha mondain dans la galerie d’un bourgeois surchargé d’or, de sortir dominer la ville reléguée dans l’ombre entre les grandes arcades bordées de fûts de marbre. Les serpents rouges et blancs et les halos jaunâtres parsèment la vue, gonflant d’un sentiment d’orgueil et de supériorité le cœur des heureux invités et spectateurs qui dominent la capitale de leurs flûtes à champagne. 

Les évolutions s’enchaînent, les configurations se modifiant de temps à autre. Les danseurs, car c’est bien de cela qu’il s’agit – se rencontrent et se séparent, se portent et se supportent, rapprochent leurs doigts l’instant d’une pirouette, avec une remarquable symétrie qu’accompagne un piano décidément bien bavard. Un duo retient l’attention, par sa douceur coulante, sa lisibilité, son propos amoureux dénudé au scalpel. Et puis voilà, l’héroïne s’effondre après une agonie insoutenable, ballerine à qui l’on coupe les chevilles. Et le rideau tombe comme un couperet de guillotine qui déclenche des vagues délirantes d’applaudissements traditionnelles mais presque sincères. J’hésite avant de rejoindre ce clappement car la fin est bien abrupte, et manque un grand moment pompeux où les chœurs se rassemblent pour chanter une maxime morale ou mythologique. Mais il faut vite descendre vers le Grand Escalier pour pouvoir rencontrer inopinément M. B*****  ou Mme K***** et les aborder grâce au prétexte aussi exquis que musical. Je te conterai tantôt ce que je retirai de ces entretiens.

En priant que cette missive te trouve en bonne santé que la dernière fois,

Ton cousin affectionné

Viet-Linh Nguyen

Lire aussi :

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