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Autour du Concert Baroque. Ep. 3 : Les projecteurs

Publié dans : Bonus - Digressions
4 septembre, 2009

LES PROJECTEURS

 

Projecteur d’aviation © Muse Baroque, 2009

Vous aussi, vous cherchiez à comprendre le mécanisme du monologue intérieur cher à James Joyce. Voici venu le moment. Celui de rentrer de l’ombre à la lumière, de traverser cette frontière symbolique des coulisses à la scène, ce gouffre entre l’anonyme et le public. La salle semble immense et s’agrandit au fur et à mesure que vous avancez, au botte-à-botte avec vos confrères choristes. Vous vous dites que ce n’est pas grave, que vous êtes noyé dans la masse, que personne ne vous voit, que si l’on vous aperçoit, ce ne sera que sous la forme d’un point noir parmi d’autres points noirs, que vos fausses notes ou vos attaques tremblotantes seront couvertes par vos camarades. Qu’importe, le trac est là, bête immonde qui vous noue l’estomac. Vous vous demandez si vous tenez en main la bonne partition, si les annotations sont compréhensibles, si vous auriez dû répéter encore une fois au lieu de sortir avec vos amis l’avant-veille voir cette pièce d’Euripide dont vous avez oublié le nom. Il est trop tard.

Des applaudissements convenus montent et montent encore, le peuple réclame du sang. Vous avancez, stoïque, souriant d’un sourire de marbre. Là-bas, confortablement tapis dans la nuit des fauteuils des premiers rangs, d’implacables critiques n’attendent que de vous crucifier. Vous vous voyez déjà banni du chœur, exclu de l’ensemble. Des peintres recouvrent de peinture d’ébène votre portrait dans le Palais des Doges. Vous attendez que l’orchestre ait fini sa simphonie introductive qui semble durer une éternité. Vous percevez ça et là quelques couacs, un son trop sec, la machine doit encore s’échauffer. La musique s’élève paradoxalement dans le silence. Vous aimeriez que l’humanité refasse son apparition, que quelqu’un éternue, qu’un enfant pleure, qu’un téléphone portable sonne. En vain. Et puis vient votre tour, et vous entonnez votre partie, sans conviction, battu comme une Vieille Garde à Waterloo. Vous ne voyez plus rien du fait de l’éclat des projecteurs, braqués sur vous, et qui vous consument.

Vous maudissez ce technicien qui vous fait monter au bûcher, et vous irradie de ce champ électrique intense. La lueur chaude et flageolante des bougies vous manque. Vous vous concentrez sur votre partie, vous accrochant aux queues des notes, saisissant dans votre chute les cinq parallèles des portées. Les projecteurs demeurent braqués mais, au bout d’un moment, votre esprit se dégage de ces contingences terrestres, et vous voilà léger, gazouillant de plus belle, sans pensées ou arrière-pensées, titillant les mélismes, rigolant intérieurement des ténors trop en avant, dévalant la piste sur la luge chorale. Vous vous emportez un peu, mais parvenez à vous ressaisir afin de ne pas laisser tous vos collègues loin derrière, mesure 524, au grand dam du chef. Un dernier virage, un crescendo par paliers. Et voilà. Les projecteurs s’éteignent et se rallument, vous font de l’œil. Un brouhaha forcené composé d’applaudissements et de spectateurs tapant du pied remplace l’harmonie à laquelle vous avez contribué. C’est terminé pour ce soir. Et c’est un triomphe.

Viet-Linh Nguyen

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