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Autour du Concert Baroque. Ep. 4 : La Chaleur

Publié dans : Bonus - Digressions
10 septembre, 2009

LA CHALEUR

Kiosque de Kertassi, époque ptolémaïque ou romaine, Egypte © Muse Baroque, 2010

 

C’était une bien mauvaise idée que celle-là. Transporter un orchestre baroque vieillissant sur les rives verdoyantes et nourricières du Nil, revivre la magie des années 30 et des meurtres en nœud papillon, porter haut l’étendard de la culture hexagonale à l’invitation de l’Ambassade cairote avait de quoi séduire – de prime abord. William Nikehrewki n’avait pas hésité un seul battement d’ailes de papillon, répondant comme le seul homme qu’il était que les Musiciens de la Fontaine rugissante feraient le déplacement. Mais, à la suite d’un calamiteux périple aérien où le pilote semblait confondre trajectoire sportive et professionnalisme, d’un dîner d’accueil qui n’avait pas laissé les estomacs des musiciens indemnes, et d’une chambre d’hôtel à l’isolation défectueuse laissant passer les borborygmes d’un voisin insomniaque, le chef commençait à douter du succès de la représentation du lendemain. Il balaya ses doutes d’un auguste revers de robe de chambre damassée, et pria Horus, Isis, et Râ de faire en sorte que l’assistance apprécie son programme autour de l’écriture homophonique des chœurs de Lully.

L’unique répétition se tint dans la salle de banquet de l’hôtel, au décor rappelant dans des tons fluos les décors des tombes de la XIXème dynastie. La phalange, bien que fatiguée par le voyage et par des séances intensives d’achat de statuettes d’Horus auprès du tailleur de pierre local, fit preuve de ce que les critiques pompeux auraient pu qualifier de « complicité souriante où l’aimable spontanéité le disputait au naturel de la diction ». Rassuré par ses fidèles légions, William le Conquérant se décida à sombrer dans une sieste méritée, devant son petit écran télévisé où passait en boucle sur une chaîne d’Etat un documentaire mal doublé sur le sauvetage des temples nubiens par l’UNESCO devant la modification du trajet du Nil par la construction du Barrage d’Assouan. William ne put réprimer un bâillement en apercevant une équipe française transporter un édifice tout entier sur des rails triples, et eut une pensée mélancolique à l’idée de découper le visage serein d’un colosse ramesside.

En débarquant de son bus climatisé vers 17h, William comprit que le Dieu Seth s’était ligué avec quelques esprits malins pour saboter son concert. Habillé de pied en cap de son habit de soirée – il en faisait un point d’honneur afin que le Hemshieder Barockorchester ne soit pas le seul refuge de baroqueux encore empanachés à l’ancienne mode – le chef eut bien du mal à affronter les 45°C d’un air sec et brûlant. Tandis que ses troupes se frayaient tant bien que mal un passage à travers des hordes de vendeurs de souvenirs et de colifichets contrefaits, William défit son nœud papillon d’un blanc désormais laiteux et suivit résolument son guide qui le conduisit jusqu’aux bords du Styx, ou plutôt d’une plate étendue d’eau qu’il lui faudrait franchir. Derrière lui, les musiciens et choristes le suivaient en haletant, pestant contre leurs queues de pie incommodes qui provoquaient l’hilarité des badauds et fournissaient aux enfants une prise facile et jubilatoire.

Le petit groupe se massa dans quelques embarcations à moteur et, après une navigation fort succincte, prit pied sur la rive opposée du lac de retenue, où un superbe temple ptolémaïque les attendait. A la gauche de celui-ci se dressait un édifice aux gracieuses colonnes dédiées à la déesse Hathor ou Isis que Maxime du Camp, compagnon de voyage de Flaubert en Égypte décrivait comme des « ruines élégantes » insistant avec un lyrisme tout romantique sur le passage des siècles. Ce kiosque servait de scène, et les organisateurs avaient disposé les sièges sur 3 des côtés du petit temple. Des projecteurs rougeâtres ravivaient les façades de grès, léchant les pierres millénaires d’un incendie électrique. William s’épongea à plusieurs reprises le front, caché derrière une colonne, et après un coup d’œil furtif qui lui révéla que l’Ambassadeur s’impatientait, brandit d’une main moite sa baguette pour entamer glorieusement l’Ouverture d’Alceste. Les premières mesures et leurs notes inégales si caractéristiques s’épanouirent dans l’air d’Egypte, tandis que William s’imaginait déjà en Napoléon Bonaparte de la musique faisant graver dans ses Bulletins des comptes-rendus laudateurs qui lui vaudraient le primoconsulat à vie. Hélas, le gosier des chanteurs s’assécha vite une fois les bouteille d’eau disposées sous les sièges prestement vidées, tandis que les cordes accusaient des problèmes de justesse de plus en plus discernables. William sentit l’assistance circonspecte puis dédaigneuse face ce que l’élite locale décrivit au buffet comme « un ramassis d’amateurs de bas étage ». Il accéléra la battue, renforça les contrastes, fit passer pour une brutalité consciente des dérapages grinçants. Les bois étaient tout aussi désaccordés, et les timbres se mariaient dans une pagaille convaincue. Hélas, il surprit les regards mi-désabusés, mi-hilares de ses musiciens, lucides quant à leurs prestations. L’Ambassadeur baillât puis s’endormit.

 

Viet-Linh Nguyen


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  1. One Response to “Autour du Concert Baroque. Ep. 4 : La Chaleur”

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