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Si c’est pour lui faire de beaux enfants…

Musemois
17 mars, 2010

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Variations Goldberg

 

Goldberg-Variationen BWV 988
Transcription pour violes

Silke Strauf & Claas Harders, basses de viole à 7 cordes (d’après Michel Colichon, Paris, 1689) de Henners Harders, Brême, 1994.

71’31, Raumklang, distribution Codaex, 2009

 Voici un CD qui aurait pu passer aussi inaperçu qu’un garde suisse fermant une grille versaillaise, qu’un courtisan cherchant une chaise d’affaire, qu’un solliciteur faisant les cent pas devant l’Aile des Ministres. Un digipack élégant mais neutre, un label peu connu et difficilement trouvable en grandes enseignes, une œuvre très, trop fameuse. Un détail toutefois intrigue : la mention « viola da gamba ». Car personne ici n’est sans savoir que ces 30 variations sur une Aria mélancolique étaient, selon Forkel, destinées au jeune Johann Gottlieb Theophilus Goldberg, qui devait, par son clavecin bien soporifique, égayer les nuits blanches de l’envoyé russe à la cour de Saxe, Hermann Carl Reichsgraf von Keyserling. Et l’on ne redira pas notre admiration pour la version naturelle de Ross (le live canadien chez Erato), l’inventivité de Céline Frisch (Alpha), l’introspection lente de Leonhardt 2 (Teldec, mais sans les reprises).

L’arrangement pour deux violes ne choque pas, puisqu’il reflète une pratique courante de l’époque, et que l’on connaît ainsi d’admirables transcriptions de l’Art de la Fugue pour Consort de Viole ou pour cornets et sacqueboutes par le Collegium Aureum (DHM), ou Jordi Savall (Alia Vox). La tonalité d’origine est respectée, chaque main du clavecin revenant en principe à l’un ou l’autre violiste (ces derniers ont eu l’amabilité d’échanger les rôles régulièrement nous apprend le livret) avec quelques acrobaties pour les passages de la main droite à la gauche.

Dès l’Aria, nous voilà emmitouflés dans un son grainé, généreux et évocateur. La proximité de la facture des 2 violes, d’après un modèle français à 7 cordes, renforce une sensation de trouble et de cohésion, tant les 2 voix sont proches en termes de timbres. La mélodie se déroule lentement, et l’utilisation d’instruments mélodiques permet soudain de tenir les sons, de les laisser s’évanouir dans un murmure, ce que Silke Strauf & Claas Harders font avec brio, attentifs à ce que les harmonies ou dissonances aient le temps de s’instiller, adoptant des tempi larges mais non traînards. Dans cette Aria de 4’47 minutes, les deux artistes brossent un monde timide et frissonnant, au phrasé nuancé et douloureux. On oublie vite la technique, les changements de positions, les coups d’archet, les ornements pour retenir une densité instrumentale et une musicalité proprement remarquables.

La première Variation, vive mais non démonstrative, d’une espiègle souplesse, aux attaques étonnamment douces quand on pouvait attendre un déferlement virtuose et brutal Glenn Gouldesque confirme le parti pris interprétatif de Strauf et Harders : celui de l’introspection inspirée. Strauf explique d’ailleurs aborder les Goldberg comme un cycle spirituel, à la manière d’un pèlerin médiéval parcourant à genoux un labyrinthe jonchant le sol d’une cathédrale. Il y a en effet une recherche de sens, une conviction et une unité dans cette version qui font que chaque variation s’inscrit pleinement dans un cheminement intellectuel programmatique. Ecoutons le cri de la Variation n°3 qui domine une viole gauche (traduction maladroite de viole jouant la main gauche) plus détachée, recueillons les gouttes des pizzicatti de la Variation n°4 qui se transforme en clapotis, goûtons surtout la lenteur assumée et puissante de certaines pièces, telles la Variation n°9, laborieuse et pénible, creusée de sillons de douleur, la n°16 transfigurée et pleine d’espoir, la 22 peu à peu détendue où les phrasés se font respirations, ou enfin la 25 maladivement clouée au sol.

Pourtant, n’imaginez pas non plus que ces Variations sont devenues autant de sublimes mortifications. Car notre duo sait sourire. La Variation n°8 s’avère fourmillante, presque chatouilleuse, la n°20, avec ses syncopes claudicantes fait penser à un portrait couperinien. Et quand revient l’Aria initiale, après plus d’une heure d’écoute, on retrouve avec regret la sortie du labyrinthe.

Viet-Linh Nguyen

Technique : prise de son proche et chaude