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15 mois ! (Bach, Intégrale des Cantates sacrées – Holland Boys’ Choir, Leusink – Brilliant Classics)

Muse5
28 juillet, 2014

Jean-Sébastien Bach (1685-1750)

Intégrale des Cantates sacrées

BrilliantRuth Holton, soprano
Sytse Buwalda, alto
Nico van der Meel, tenor
Knut Schoch, tenor
Bas Ramselaar, bass;

Holland Boys’ Choir
Netherlands Bach Collegium (dir. John Wilson Meyer)

Pieter Jan Leusink, direction

50 CDs, Brilliant Classics 94365, enregistré entre avril 1999 et juillet 2000 (!) ; ré-édition January 2013 (livret et notes de programme accessibles sur Internet, mais absence de liste détaillée des instrumentistes).

Muse Baroque, ce ne sont pas seulement que des nouveautés, et nous ne céderons pas au caprice du « last newcomer » en permanence, tweetant et retweetant en avant-première la critique de l’inédit non encore parvenu chez votre disquaire. Et pour illustrer notre discophilie rampante, quoi de mieux que de chroniquer cet achèvement – car c’en est un – à l’époque copieusement villipendé, d’un Bach de supermarché. Cela était pourtant vrai, puisque l’éditeur Brilliant Classcics prit sur lui de proposer à la vente l’intégrale des cantates sacrées de Bach, sous forme de roman feuilleton, dans les drugstores hollandais Kruidvat, pour une somme plus que modique (à peine un pot de moutarde !), et où ils furent fureur. La critique musicale, originellement plus que sceptique, et ayant en tête le temps nécessaire aux intégrales d’Harnoncourt / Leonhardt, Koopman et Suzuki, stigmatisèrent ce rush d’une intégrale bâclée en 15 mois, avec les mêmes musiciens plus ou moins ce qui revient à les laisser au bord de l’épuisement, ne se basant pas sur les dernières révélations musicologiques de la Neue Bach Ausgabe. Un marathon sous forme de sprint. Pour une intégrale bon marché, pressée par le temps car le marketing demandait à ce que Brilliant Classics puisse sortir son Edition Bach (et que Teldec le concurrent dégainait le superbe Bach 2000 inégal, mais magnifique, et 20 fois plus coûteux). 

Or, à l’occasion de la ré-édition des 50 volumes de l’intégrale (qui n’en est pas vraiment une, car quelques oeuvres manquent à l’appel), on ne peut s’empêcher d’être très agréablement surpris, et de se dire soudain que si la réalisation n’est pas parfaite, avec ses grands moments et ses petites déceptions, elle se hisse bien en termes de musicalité au niveau de ses confrères, qu’il s’agisse du pélerinage intense et dramatique de Gardiner (SDG), des versions du dissert et fleuri Koopman (Antoine Marchand) ou du lisse et pudique Suzuki (Bis). Enfin, l’utilisation d’un chœur d’enfants, de même que de nombreux choix d’esthétique et d’articulations font sans aucun doute songer à indétrônable et mythique intégrale Harnoncourt / Leonhardt (Teldec) ; on y retrouvera la même spontanéité rugueuse, les mêmes défauts de justesse, le phrasé très articulé et déclamatoire parfois trop haché. Le parcours souffre cependant des contraintes de la prise de son, qui font qu’aucune des cantates n’a été interprétée dans son intégralité, les parties chorales et solistes étant « mise en boîte » séparément. En revanche, le chef a tenu à ce que le montage laisse des prises longues, au rebours des pratiques actuelles de multi points de montage, et cela préserve pour chaque mouvement une cohérence et une fluidité digne d’un live, avec les – nombreuses – scories que cela implique. Nous admirons cependant ce choix courageux qui admet laisser subsister des aspérités et de défauts (parfois non négligeables), mais permet une meilleure immédiateté et ferveur, notamment dans les chœurs.

Mais venons-en à présent à notre appréciation critique proprement dite. On s’excusera tout d’abord du caractère partiel et généralisateur de ces remarques, et nous tenterons au fil de l’exploration de ce fragile coffret de carton, de compléter nos appréciations. Mais après l’écoute de 10 sur les 50 CDs, il nous a semblé qu’un premier regard pouvait être partagé.

D’abord, malgré le rush, comme nous le disions déjà plus haut, la qualité artistique n’a pas à rougir. L’orchestre du Netherland Bach Collegium est tout à fait excellent… pour ceux qui aiment les timbres très caractérisés, avec de superbes bois cancanant, des cuivres pétaradants totalement à côté de la partition à un quart de ton près (BWV 79 éclatante et fausse), de belles cordes superbement grainées. En revanche, comme chez Leonhardt / Harnoncourt, mais avec 20 ans de retard dirons les mauvaises langues, on continue clairement de relever des problèmes d’intonations, et une justesse approximative et grinçante. Prenons le violon solo de « Wann kommst du, mein Heil » de la BWV 140, à la limite du crissement, mais qui fait preuve de panache. On notera le continuo avec alternance d’orgue ou de clavecin, le fait d’utiliser une contrebasse, orgue ou violoncelle pour la ligne du second violoncelle, avec le superbe violoncelle de Frank Wakelkamp et le basson sonore de Trudy van der Wulp.

Pieter Jan Leusink insuffle une vraie vision, mélange de tempi équilibrés, de timbres très colorés voire bariolés, de brouillon enthousiasme d’une fraîcheur revigorante mais avec pas mal de scories, un peu comme la générosité ample d’un Malgoire. On admire l’insistance sur les temps forts, parfois bien appuyée ; encore une fois, il y a un cachet très Harnoncourt vintage à tout cela. La Sinfonia de la BWV 156 (nous faisons exprès de ne pas prendre juste le best-of habituel BWV 4, 51, 106, 147, 199…) déroule sa poésie ouatée… avant qu’un duo hasardeux et instable ne gâche tout. Le choeur du « Was Gott tutn das ist wohlgetan » paraît somptueusement jubilatoire et très spontané, avec des cuivres décidément survoltés (BWV100). Pour en savoir plus, la lecture de son interview est éclairante.

Le Holland Boys Choir (ex-Stadsknapenkoor Elburg) est un chœur amateur et nous en sommes les premiers surpris. Surpris car il s’avère éminemment recommandable, homogène, engagé, d’un équilibre dense. Les chorals sont fervents et doux, très inspirés, les passages fugués de temps à autres un peu décalés (on en revient à l’impression d’improvisation sur le fil du rasoir qui fait presque songer à Bach se démenant avec sa phalange insuffisante et adressant des mémo aux autorités municipales pour s’en plaindre). Etrangement, alors même qu’en nous relisant, nous nous trouvons sévères mais justes, l’ensemble dégage un charme indéfinissable. 

Pourtant les solistes, qui demeurent pratiquement les mêmes tout au long, sont corrects mais en majorité nettement en-deçà de leurs confrères des autres intégrales. En premier lieu, même au disque, l’on comprend vite qu’il s’agit de petites voix à la projection faible, au souffle court. Il y a une grande exception, se distingue nettement le soprano droit et pur, très enfantin « boyish » de Ruth Holton. Les partisans de l’approche historiquement informée avec l’usage de voix d’enfants pour les parties de soprane et d’alto se délecteront de ce timbre clair, pratiquement sans aucun vibrato, très égal sur la tessiture, capable d’aigus d’une cristalline transparence, d’un propos très articulé. Les amateurs de « grandes voix » dramatiques et aux couleurs variées se détourneront de ce qu’ils qualifieront de platitude immaculée. Sans étonner nos lecteurs qui connaissent notre penchant pour la bonne vieille intégrale d’Harnoncourt / Leonhardt, nous considérerons que le choix de Ruth Holton, et de l’excellent Holland Boys Choir, constitue un compromis interprétatif tout à fait justifié.  

A l’inverse, Sytse  Buwalda est incroyablement inégal, et hélas souvent très insuffisant. Capable de laborieusement aligner ses doubles croches comme au déchiffrage, comme de délivrer un doux air « Hochgelopter Gottessohn » nimbé d’un balancement articulé réminiscent de la fragilité touchante de Paul Esswood.  Coté ténor, Nico van der Meer et Knut Schoch se partagent la tâche ; le premier au plat, très scolaire, à l’émission instable, le second bien plus naturel et à l’aise, comme on le voit dans la pépite du « Du musst glauben, du musst hoffen » de la BWV 155 et son basson obligé très présent et boisé. Enfin Bas Ramselaar montre une basse chaleureuse, une musicalité remarquable, stable et fière mais ne peut effacer Max van Egmond ou Klaus Mertens, on admire le talent de conteur dans les récitatifs, et la ligne très lumineuse « Es ist vollbracht » de la BWV 159. 

Vous l’aurez donc compris, cette intégrale, certes peu coûteuse, n’est pas de celle qui ravira toutes les oreilles. A ceux qui adorent l’entreprise fondatrice d’Harnoncourt / Leonhardt, on conseillera cet hommage très inégal mais inspiré, d’un enthousiasme rarement revu depuis, avec un chœur d’enfants de haut vol et loin des incarnations blanches anglo-saxonnes. Ceux qui souhaite un orchestre plus abouti s’en détourneront vite, de même que les amateurs de grandes voix. Pour notre part, l’investissement n’est pas à dédaigner, et l’on alternera avec bonheur avec Gardiner, Koopman, Suzuki et le duo fondateur déjà si fréquemment cité dans cet article. Il ne s’agit naturellement pas d’une référence ou d’un premier choix pour bâtir sa discothèque idéale mais ces chemins de traverse broussailleux et secrets fournissent des plaisirs coupables (car tout de même, en termes de justesse, c’est… inimaginable pour des enregistrements de 1999-2000).

Côté packaging, par rapport à l’édition Brilliant précédente, ce cube de carton est un brin « cheap », on y trouve un mini feuillet avec juste la liste des cantates par ordre alphabétique (et le téléchargement possible des textes sur Internet et d’un bref descriptif), rien sur les dates précises d’enregistrement, ni la liste des instrumentistes et choristes. Pour le reste, le livre de Gilles Cantagrel sera indispensable.

Viet-Linh Nguyen

Technique : beaux timbres, instruments captés trop près (basson notamment), choeur aéré.