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Mal infusée (Bach, Passion selon Saint Jean – Suzuki – Pleyel, 19/04/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques
12 mai, 2014

Bach, Passion selon Saint-Jean

Bach Collegium Japan,
Masaaki Suzuki

Masaaki Suzuki © Marco Borggreve

Masaaki Suzuki © Marco Borggreve

Johann Sebastian BACH
JOHANNES PASSION
(La Passion selon Saint-Jean)
 
Joanne Lunn – Soprano
Damien Guillon – Alto
Yosuke Taniguchi – ténor
Gerd Türk – ténor – Evangéliste
Peter Kooij – basse – Pilatus/Petrus
Chiyuki Urano – basse – Jesus
 
Bach Collegium Japan
Direction Masaaki Suzuki
 
Mercredi 19 mars 2014, Salle Pleyel, Paris.

La semaine sainte est l’occasion de renouer avec le sacré, avec la quintessence du spirituel notamment musical. Quasiment par tradition, la Salle Pleyel nous présente un programme avec les Passions de Bach et la participation des grands noms de la scène baroque. Cette fois-ci c’est le Bach Collegium Japan qui revient avec la Passion selon Saint-Jean, chef d’œuvre de pathos collectif du Cantor de Leipzig. Pour certains hauts tenants de la figure marmoréenne de Johann Sebastian Bach, ses passions sont l’acmé de sa foi et méritent un recueillement quasi lugubre. Bach devient sous leur férule une sorte de gratteur de pages monacal, austère et triste, bien loin des jubilations de la Messe en Si mineur ou des cantates.  Certains de nos lecteurs pourront taxer d’iconoclasme cet avis ; mais, est-ce que l’on a vraiment compris le genre musical « Passion » ?

Pour notre idiosyncrasie chrétienne, la Passion du Christ (avec des majuscules obligées) est le pire moment des souffrances de la figure tutélaire de notre monothéisme. Le fouet, Les épines, les clous, la croix et le linceul, le sang, la sueur, la soif, des figures du martyre sacré. Et musicalement étonnamment, dans le baroque, la tristesse est de mise, mais elle est sublimée vers la beauté absolue, le mystère du sacré. La « Passion » germanique est tout bonnement un oratorio, dramatique et narratif, non pas une espèce de statuaire musicale qui renforce le pathos et perd sa dimension collective, émotive et même pédagogique.

Outre les versions Léviathan, que l’on ne prendra pas le temps de citer ici, qui ont rendu toute sa lourdeur à Bach et d’autres faussement modernes qui l’ont rendu hors propos, il est des chefs qui ont approché les œuvres de Pâques de Bach avec plus de simplicité et d’émotion, l’exemple le plus flagrant est John Eliot Gardiner.

Venant du Japon on s’attendrait à plus d’originalité, à un nouveau regard sur les Passions de la part de ce vétéran bacchien qu’on ne présente plus. Tout comme lors d’une Messe en si délibérément délicate et pêchant par préciosité, Masaaki Suzuki frôle, évoque, esquisse mais ne s’investit pas suffisamment. Tout est fragile et délicat, tout est à sa place et tend vers une perfection technique qui porterait à l’extase le plus féru des admirateurs placides d’un Bach d’une froideur lisse.

La perfection est souvent ennuyeuse, surtout dans un monde aux antipodes de celui qui écouta cette Passion pour la première fois. Notre temps est celui de l’angoisse de l’ennui. Les veaux d’or que le marketing diffuse sont autant d’impostures pour combler notre manque de curiosité, notre satiété de précision. En effet c’est le défaut qui sublime les chefs d’œuvre, la proximité avec l’humain tout en étant surpassé. Le merveilleux ne peut exister qu’en aillant une base humaine. Une œuvre comme cette passion doit tenir de l’œcuménique et du drame.

Et cette interprétation de la Passion selon Saint-Jean n’a malheureusement pas été suffisamment touchante et humaine, elle s’est contentée d’interpréter, un pâle reflet des communions collectives perdu dans le syndrome admiratif et monumental. Malheureusement, alors que Bach peut être passionnant et même d’une force narrative proche de l’opéra, ici nous retrouvons pour la millième fois un Bach intouchable et truffé ça et là d’ennui.  Masaaki Suzuki traite avec une extrême délicatesse qui s’avère plus une sorte de pudeur mal placée qu’un réel sens du recueillement.  Si les instrumentistes et les choristes du Bach Collegium Japan sont d’un bon niveau comme on s’y attendait, ils n’ont pas réussi à insuffler la magie et la passion qui éclatent la fixation marmoréenne d’un Cantor mythifié.

Côté solistes, le résultat est plutôt mitigé. Les excellentes prestations de Joanna Lunn, de Peter Kooij et de Chiyuki Urano ont été les plus beaux moments de tout le concert. Par contre la voix glaciale et translucide de Damien Guillon,  le manque de justesse de Gerd Türk et le timbre sans grâce de Yosuke Taniguchi nous ont montré que Bach peut-être plus difficile et profond qu’on ne le pense.

Le réveil fut difficile après ces deux heures et demie de Passion sans entracte. L’interprétation lourde du Bach Collegium Japan avait désespérément besoin d’une pause. On remarque que ceux qui touchent à la grâce lyrique se révèlent sublimes dans l’immense univers de Johann Sebastian Bach ; une sensibilité à la Gardiner, à la Minkowski. Ici les fables se vérifient, Bach est de ces astres qu’on croit enfermer dans un lorgnon, mais dont la lumière brille bien au dessus de nos prisons esthétiques.

Pedro-Octavio Diaz

Site officiel du Bach Collegium Japan
Site officiel de la Salle Pleyel