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Sondern Barrabam ! (Bach, Passion selon Saint Jean, Collegium Vocale Gent, Herreweghe – TCE, 03/04/2015)

Publié dans : Concerts - Critiques
10 avril, 2015

Bach, Passion selon Saint Jean,
Collegium Vocale Gent, Herreweghe
Théâtre des Champs Elysées, Paris, 3 avril 2014

Caravage, Ecce Homo (1606), Huile sur toile, 128 x 103 cm © Palazzo Rosso, Gênes

 

Jean-Sébastien Bach (1685-1750)
Passion selon Saint Jean , composée en 1723-24, BWV 245, d’après les chapitres XVIII et XIX de Évangile selon Saint Jean

Grace Davidson soprano
Damien Guillon contre-ténor
Thomas Hobbs ténor (L’Evangéliste)
Tobias Hunger ténor (en remplacement de Robin Trischler souffrant)
Tobias Berndt basse (Le Christ)
Peter Kooij basse

Orchestre et Choeur Collegium Vocale Gent

Philippe Herreweghe direction

Sondern Barrabam !

Nul doute que Philippe Herreweghe connaît sa Saint Jean sur le bout des ongles… Ce soir, au Théâtre des Champs Elysées, le chef a livré une vision personnelle, finement ciselée, touchante et fervente, narrative et puissante de cette grande fresque. La version initiale a été choisie – et fort heureusement d’ailleurs, car les incursions du chef dans la 1725 sont moins convaincantes, notamment du fait de la perte du choeur introductif). Les effectifs du chœur sont habilement conformes Memorandum de Leipzig de 1730, avec quatre voix par partie, même si l’on verra que cette égalité est toute cosmétique, le maestro modifiant les équilibres des pupitres avec à propos. Si l’on met de côté des débuts un peu secs, un Evangéliste au départ trop discret et des chorals un peu rapidement chantés, force est d’avouer que Philippe Herreweghe a réussi une interprétation marquante. Marquante par son lyrisme intense et sa cohérence : voilà une Passion qui baigne dans un climat de déploration sans s’y complaire.

philippe-herreweghe

Philippe Herreweghe © Michiel Hendryckx

L’orchestre du Collegium Vocale Gent, son fidèle complice, se fait viole de gambe géante, offrant des timbres douloureux et mélancoliques, alanguis et nostalgiques. Ceux d’un Christ au regard triste et bienveillant, conscient de son destin sur la Croix. Les cordes sont très étirées et en avant, les bois discrets, violoncelles, viole (au premier plan) très présents. Et ceci est d’autant plus remarquable que les tempi ne s’attardent pas, et que le chef opte pour un arc dramatique resserré, à la différence de la Saint Matthieu plus contemplative. Ici les événements se bousculent, les chœurs se déchaînent, ponctuent l’action, interrompent les effusions de leurs cris homicides. Le Choeur du Collegium Vocale Gent, d’une superbe précision, dotés de magnifiques voix de dessus, déséquilibré à dessein dans une esthétique aérienne un peu évanescente, insuffle paradoxalement par son immatérialité rêveuse le poids de la parabole. La Passion est un tout organique, et Herreweghe la traite comme telle, refusant la coupure de l’entracte, ou l’appesantissement théâtral après les airs. On ne lui fera donc pas l’injure de détricoter chorals, choeurs, récitatifs et airs un par un, d’aller dans le « décompte des arbalètes » comme le reproche avec malice le Pape des Rois Maudits de Druon. Mais tout de même peut-on passer sous silence l’Evangéliste de Tobias Hunger, certes moins solennel qu’un Kurt Equiluz mythique (les consonnes sont souvent trop avalées) mais qui s’anime au fil de l’action et délivre de son timbre clair et chaleureux une interprétation nuancée et fine ? Peut-on oublier Peter Kooij, bacchien fidèle toujours si juste en Pilate réticent ? Et si Grace Davidson paraît un peu trop légère et diaphane, manquant de projection et d’implication, que dire de Damien Guillon, subtil et doux ? Enfin le Christ de Tobias Berndt, d’une humanité rayonnante et pudique, relève de l’évidence. Ajoutons que les solistes étaient aux côtés du choeur et participait à celui-ci.

Et quittons nous sur le souvenir de l’  « Erwäge, wie sein Blutgefärbter Rücken » avec la douleur écrasée de ses violes d’amour, son luth perlé, sa ligne ample et généreuse, pour évoquer cette Passion marquante et qu’on n’ose qualifier de simplement belle et fervente de peur de décevoir un lectorat avide d’adjectifs plus développés…

 

Viet-Linh NGUYEN