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Suites et fin

Muse3
31 décembre, 2009

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Six Suites pour violoncelle seul BWV 1007, 1008, 1009, 1010, 1011, 1012.

 

Critique comparée des versions :

 

Tatjana Vassilieva (violoncelle moderne)
138′, 2 CDs, Mirare, 2009.

Dominique de Williencourt (violoncelle moderne)
156′. 2 CD, EA Records, 2009.

Nous avions déjà évoqué le mois dernier le génie indescriptible du Kantor, et combien il était difficile de l’appréhender pour le mieux faire apparaître, et ce mois-ci, force nous est de le constater à nouveau. Tout le monde s’est toujours emparé de ses suites pour violoncelle seul, des interprètes les plus baroques (Bylsma, Ter Linden, Cocset, Pandolfo…) aux plus modernes (Casals, Tortelier, Rostropovitch, Queyras…) à tel point que tout violoncelliste s’y confronte un jour, que ce soit pendant ses études ou lors d’un rite quasi initiatique de passage à la maturité.

Tatiana Vassilieva. Mirare nous vantait la version de “la nouvelle diva du violoncelle”  brillant par sa magistrale technique. Mais la diva restera plus femme fatale qu’humaine poète, et sa parfaite technique ne palliera pas à l’absence de discours et d’émotion dans ce qui s’apparente à un enchaînement virtuose de notes, elles-mêmes enserrées dans des mesures. Oui, la maîtrise de l’instrument est indéniablement présente, la main gauche agile dans ses changements de position, d’une irréprochable aisance technique. Hélas, c’est ce que justement nous avons seulement retenu des plus de deux heures que nous avons passé en sa compagnie. Car ces Suites propres, lisses, parfaites, brillantes comme un sous neuf, dures comme un Cour de marbre, équilibrées comme un petit déjeuner anglais pris sur une terrasse à Bath sombrent dans l’uniformité et la froideur. Il y a presque quelque chose de routinier dans cette vision presque blasée, comme si l’artiste avait trop joué ces Suites depuis ses années d’enfance ; comme si elle jouait ses gammes pour s’échauffer (Prélude de la 1008 notamment), avec une lointaine indifférence, une inaccessible distance. C’est là un Bach d’ambassade, un Bach protocolaire, très formel jusqu’à ses ornements. Ecoutez ces trilles qui semblent perdus là uniquement parce qu’ils sont inscrits sur la partition, tant la hâte de s’en débarrasser paraît grande, comme dans l’Allemande de la 1007.

Les phrases ne sont guères tenues jusques au bout, le souffle est court, d’un laconisme glacial. En un mot, le regard anti-lyrique, d’une rigidité à faire bleuir un cadavre, n’invite guère à la poésie et au voyage. Un vibrato intempestif brouille les articulations, comme dans la Sarabande de la 1007, qui se dissipe dès les premières notes tant le soutien est absent. L’archet est tantôt trop sec et assené (gigue de la 1007), tantôt au contraire beaucoup trop doux, comme si Vassilieva le tenait délicatement entre deux doigts de peur de le froisser (Allemande de la 1012).  En outre, les tempi et les caractéristiques des danses sont peu rendues. Cela peut certes procéder d’un choix (Ter Linden avait choisi de les intellectualiser au point de les métamorphoser en réflexion crépusculaire), mais il ne se dégage ici qu’une certaine platitude, beaucoup trop moderne pour nos goûts conservateurs. Voilà donc une occasion de relancer l’ancienne querelle du purisme contre le modernisme, de la fidélité au texte contre une réinterprétation contemporaine. Dans tous les cas, cet enregistrement a le mérite de nous conforter dans nos opinions personnelles d’un Bach sur instruments anciens, et avec les principes interprétatifs et critiques adéquats.

Dominique de Williencourt nous surprend dans son enregistrement d’outsider, à la jaquette presque cheap présentant des déserts aux couleurs de cartes postales, qu’une visite sur le site de l’interprète éclaire puisqu’il s’agit d’un Bach interprété à travers un périple mystique, de désert en désert et de dune en dune (une gageure pour l’ingénieur du son). Eh bien, comme diraient nos voisins transalpins, nous devons avouer être très déçus en bien. Le premier disque s’ouvre sur la 2ème suite BWV 1008. Dès les premières notes du prélude, notre attention dissipée se trouve intriguée. Williencourt paraît très distant, aérien et éthéré, mais aussi incontestablement charnel et riche. On sent que le violoncelliste ne tente nullement d’enrichir la musique qu’il joue, et qu’il joue vraiment la musique. Même si Williencourt s’enivre un peu par moments, et que la prise de son un peu brouillonne devienne souvent gênante (enregistrement dans le désert oblige…), tout est beaucoup plus fluide, plus tenu que chez sa consœur russe. La Sarabande de la 1008, par exemple, se révèle bien posée, avec tout le poids de la danse, sans jamais être lourde ni empesée, avec toujours ce petit quelque chose qui l’élève et la (re)tient sur un fil. Le Prélude de la première suite, BWV 1007, si souvent entendu  et jusque dans l’agression quotidienne paraît soudain différent, tant le silence qui le ponctue est léger et souple, légère virgule qui viendrait aérer une phrase. De même, Les Menuets de la même suite sont très tenus, graciles avec de petits coups d’archets envoyés aux doubles croches, l’air de rien, comme autant de petits ronds de jambes élégants.

Bien entendu, nous ne tenons pas là une lecture révolutionnaire, d’une puissance inouïe et qui revigorerait notre vision de l’œuvre, mais ce Bach du désert, d’une humilité extrême, a pour lui le charme de la discrétion. L’enregistrement peine à nous tenir jusqu’au bout, et la dernière suite, la 1012 s’avère décevante. La Courante, par exemple, y est un peu trop précipitée (nous éviterons toute sorte de jeu de mot plus que douteux qu’il serait tentant de faire ici). Et surtout la prise de son rend seules perceptibles les harmoniques aigues de l’instrument, tandis que la richesse et du timbre et des pièces s’y perdent. Sans ses terribles défauts techniques, l’enregistrement aurait sans doute pu figurer dans les honorables interprétations de ces Suites intemporelles.

Charles di Meglio

Technique : prise de son trop riche pour Vassilieva, comme si le micro était « dans le violoncelle ». trop lacunaire pour Williencourt, et trop éthérée (choix stylistique ou nécessités concrètes ?)