Close

Bach sur papier Japon

Musemois
24 novembre, 2009

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Cantates volume 1, 2, 3 & 4

 

Edition limitée 2009
Bach Collegium Japan,
Direction Masaaki Suzuki

4 coffrets de 10 CDs chacun + livret soit 142 cantates, équivalent des volumes originaux n°1 à 40, BIS, 2009.

Extrait : BWV 147 « Herz und Mund und Tat une Leben » : Choral « Wohl mir, dass ich Jesum habe »

Ceux qui achetaient un par un chacun des volumes de l’intégrale des cantates de Bach en cours depuis 1995 par le Bach Collegium Japan et son chef Masaaki Suzuki ont frisé la crise d’apoplexie devant l’édition spéciale de BIS parue en septembre et octobre 2009 : 4 gros coffrets de 10 CDs chacun (pas de SACD), avec l’intégralité des livrets originaux, offerts pour une somme plus que modique et recelant les 2/3 des cantates enregistrées par ordre chronologique par nos vaillants samurais. L’initiative est louable dans sa tentative de démocratisation cantorienne et dans sa volonté de ne pas fournir une édition au rabais, sans les textes ou l’apparat critique superbement intéressant chez Suzuki en ce qui concerne la facture instrumentale ou les partitions alternatives.

Et nous confesserons à présent notre malhonnêteté intellectuelle. Car pour l’écriture de cette Muse du Mois, avons-nous réellement écouté les 40 CDs d’affilée, nous privant de sommeil pendant une semaine, en vue de rendre compte d’un résultat que nous connaissions déjà, mais de manière plus sélective et partielle ? La réponse est non. Pour autant, sommes nous convaincus de la justesse équilibrée et de la ferveur tendre de Suzuki, de sa lisibilité diaphane, de son intériorité discrète et paradoxalement puissante ? La réponse est oui.

Que dire à présent ? Faut-il comparer le leg suzukien à l’aune de celui de son maître Ton Koopman, opposer la rigueur concentrée et sincère à l’efflorescence multicolore (Erato puis Antoine Marchand) ? Parler d’une lecture moins spontanée et rugueuse qu’Harnoncourt / Leonhardt (Teldec), plus souple et plus généreuse que le nouveau Kuijken si déclamatoire (Accent), moins grandiose que Sir John [Eliott Gardiner] (Soli Gloria Deo), nettement plus aboutie que Leusink (Brilliant) ? Nous vous ferons grâce de ce benchmark savant et réducteur, qui tend à comprimer en deux lignes des approches certes cohérentes mais évolutives et variées, changeantes dans le temps et en fonction des œuvres.

Alors que dire ? Passer en revue des solistes bien nombreux sur 142 cantates profanes et sacrées ? Un annuaire de musiciens serait tout aussi monotone. Alors nous confessons désormais notre honnêteté intellectuelle. Celle de dire simplement, sans même chercher à convaincre ce qui nous rend ces interprétations du Bach Collegium Japan si touchantes et si vraies.

Touchantes d’abord par leur apparente épure, leur dignité simple, leur fluidité évidente. Les chœurs sont d’une belle lisibilité entre les pupitres, d’un équilibre rayonnant, le travail sur les accents et la diction s’avère époustouflant et a rapidement mis fin aux a priori négatifs et dédaigneux de « des Japonais chez Bach ? » accompagnés d’un haussement de sourcils incrédule. Vraies quand on entend le « Christ lag in Todesbanden » BXV 4 et ses entrées fuguées qui sait prendre le temps de la réflexion, quand on apprécie le « Nun komm, der Heiden Heiland » joue d’une pulsation interne qui en dynamise le phrasé. Le « Bringet dem Herrn » exulte d’une joie sans arrière-pensée, à l’immédiateté jubilatoire entraînante et aux aigus ronds. L’approche est souvent aérée et aérienne, sciemment tournée vers le ciel, et manquant ça et là d’assise dans les graves. Surtout, les articulations didactiques et coulantes, sans solennité déplacée ou brusquerie repoussante finissent  par s’imposer dans leur gracieuse évidence, même si les grands mouvements martiaux (« Wachet! betet! » BWV 70 par exemple) pourraient être plus violemment affirmés.

Masaaki Suzuki – D.R.

Du côté des solistes, là-encore, on trouve une grande homogénéité dans le choix de voix d’église, relativement pures, au vibratello contrôlé, assez peu dramatiques ou spectaculaires mais sensibles et justes. Parmi les noms qui reviennent souvent dans l’équipe du BCJ, on citera la basse reposée et épanouie de Peter Kooij, le ténor confiant de Gerd Türk,  l’alto très mesuré et imperturbable de Robin Blaze terribly british, le soprano angélique et/ou enfantin de Yukari Nonoshita. L’équipe est soudée et complice, avec des timbres fusionnant bien dans les duos, comme le magnifique « Wenn sorgen auf mich dringen » entre Dorothee Mields et Pascal Bertin (BWV 3), les « invités » nombreux. On se réjouit ainsi des prouesses acrobatiques de Carolyn Sampson dans une BWV 51 d’une virtuosité inhabituelle pour le Cantor et où la soprano défend une vision plus contrastée qu’à l’ordinaire chez Suzuki.

Le Bach Collegium Japan affiche une cohésion sans faille, avec un noyau de cordes homogènes sur lequel se greffent les autres timbres. Si les départs sont millimétrés, sans que cela nuise à la spontanéité ou freine l’élan (cf. « Auf Christi Himmelfahrt allein » BVW 128), on regrettera toutefois des couleurs trop neutres, presque lisses en ce qui concerne les bois et certains cuivres (trompettes en particulier, les cors sont tout ce qu’il y a de « boisés »), ce qui confère un aspect presque trop « moderne » à la sonorité d’ensemble, bien loin des rutilances approximatives d’Harnoncourt-Leonhardt voire de Kuijken. Ce constat est pourtant éminemment difficile à généraliser, car les passages moirés abondent, tels l’hypnotique « Vergib, o Vater, unsre Schuld » de la BXV 87 où les hautbois da caccia enveloppent Robin Blaze de leur douceur apaisante. On ne se lancera également pas ici dans une docte controverse sur l’utilisation du clavecin comme instrument de continuo selon les airs ou les chorals, pratique peut-être avérée, mais qui détruit le climat religieux et pensif patiemment bâti. L’air « Dein sonst hell beliebter Schein » avec son accompagnement sautillant et son clavecin bien en avant vire ainsi rapidement dans les effluves de bières et de café du Zimmermann.

Enfin, il y a un claveciniste/organise/Kapellmeister. Et ce dernier a pour nom Masaaki Suzuki, désormais synonyme d’une musicalité souriante et humble, sereine dans sa certitude, hésitante dans ses doutes, vibrante dans une violence aussi rare que contenue, épanouie dans la célébration. L’interprétation ne refuse pas les contrastes mais abhorre les ruptures, ne méprise pas la virtuosité mais évite la fatuité, se promenant sur un sentier d’une incroyable finesse qu’il faut prendre le temps d’arpenter en rêvant pour en découvrir les beautés. Car le voyage suzukien n’est pas de ceux qui s’autorisent la facilité ébouriffante et clinquante, tout entier tourné vers des nuages lentement poussés par une brise d’il y a presque 3 siècles…

Viet-Linh Nguyen

Technique : enregistrements précis, manquant parfois de liant. Réverbération courte (3,8 s. à vide) dans la chapelle de l’Université féminine Shoin.