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Der Geist königlich im Glanze sein (Bach, Köthener Trauermusik, Ensemble Pygmalion – Harmonia Mundi)

Muse4
7 décembre, 2014

Johann Sebastian Bach (1685-1750)

Köthener Trauermusik, BWV 244a

 

Bach, Pygmalion, HMSabine Devieilhe (soprano), Damien Guillon (alto), Thomas Hobbs (ténor), Christian Immler (basse).
Ensemble Pygmalion, dir. Raphaël Pichon.

1h 14’. Harmonia Mundi, 2014.

 

En novembre 1728, meurt Léopold d’Anhalt-Köthen, mécène et protecteur de Bach avant qu’il ne devienne le Kantor de la Thomas Schule. Bach se souvenant des générosités et de l’amitié de ce Prince porté vers les arts réalise la musique pour son service funèbre et livre une cantate en quatre parties. Musique dont la partition disparaît dans les affres du temps, fatalement.

Raphaël Pichon, pour son premier enregistrement chez Harmonia Mundi, propose, après plus de trois ans de recherches, de reconstitutions et d’essais, une version restituée avec Morgan Jourdain d’après plusieurs sources musicales de la même période de la vie de Bach, la plupart qui sont attestées comme modèles aux airs et récits (notamment la MatthäusPaßion —BWV244b, fatalement — dans sa version de 1726, dont le librettiste Picander est aussi celui de la cantate), d’autres par recoupements, et redonne à entendre cette ode que l’on aurait pu croire vouée au silence éternel.

On peut se poser quelques questions, dont celle de l’intérêt de faire entendre ce qui pourrait paraître une compilation dans le désordre des meilleurs moments des années 1726-29 de Bach, quand il s’est permis de se citer et de se parodier dans une œuvre destinée à n’être jouée qu’une seule fois, dans des circonstances particulières, et qui n’était ainsi pas pensée pour être immortelle. Mais ce n’est pas le plus important, ni ce qui va nous occuper dans les lignes prochaines.

Car dès les premières notes du chœur d’ouverture, empruntées à la Reine de Pologne qui n’y pouvait plus trop voir d’inconvénients, la musique de Bach nous happe, nous caresse, les instrumentistes de l’Ensemble Pygmalion nous saisissent : et peu importe après tout!

Car, comme toujours, la direction est propre, franche, assurée, élégante et souple. Et Pichon n’essaie pas de diriger ces notes déjà bien connues, certaines qu’il a déjà tatées, telles qu’on les connaît, mais nous livre une œuvre cohérente, avec sa vie, et son texte propres. S’il est parfois surprenant d’entendre tout à coup les Erbarme dich (devenu ici Erhalte mich) ou Aus Liebe (devenu ici Mit Freuden sei die Welt verlassen) de la Paßion, à mesure que se déroule l’écoute, c’est bien que l’on oublie avec son fil ces réticences initiales. Une attention aux silences accentuant l’émotion des airs est apportée. Les tempi sont particulièrement intéressants et justes, sinon peut-être (il faut tout de même que nous trouvions légèrement à redire) le chœur Wir habn einen Gott, der da hilft, dans sa reprise à la fin de la deuxième partie qui semble un peu trop abattu, par manque d’élans vifs ou un tempo un peu trop traînant, qui manque donc de la ferveur pleine d’espoir que laisserait entendre le texte et la partition.

L’orchestre et le chœur sont suaves, riches. Avec de beaux élans d’ensemble comme dans Wird auch gleich nach tausend Zähren. Bien dosés, une belle retenue les porte et les unit, une retenue non pas refrénant l’élan musical, mais au contraire, la servant au plus près. Une retenue délicate plutôt, comme cela est particulièrement perceptible avec les flûtes du Mit Freuden sei die Welt verlassen, accompagnées des hautbois subtils, d’une tendresse toute pathétique, souples, légères mais pas diaphanes, bien dosées.

Dans le Erhalte mich, l’archiluth de Thomas Dunford au continuo donne une rondeur enveloppante et terrible aux affectueux accents du violon solo de Sophie Gent. Le Lass Léopold (Komm süßes Kreuz dans la Paßion), remplace la viole de gambe et l’orgue par un luth et un théorbe ponctuant gravement les accords légers et charnus de Diego Salamanca, d’une précision touchante et émue. Nous sommes proprement happés : inouï et formidable, c’est sans doute le plus bel air de l’enregistrement.

Grâce aussi à la voix de basse de Christian Immler que nous entendons véritablement pour la première fois à ce moment (après un bref récitatif). Une voix chaude, ample. Les basses ne sont pas appuyés, filent avec légéreté et pourtant profondeur. Mais la remontée est limpide, claire, brillante, ouverte.

Nous eussions peut-être souhaité que les solistes déparant légèrement de cet ensemble si uni, s’investissent autant émotionnellement que l’orchestre et le chœur du jeune chef et que la partition le voudrait — donnant un air un peu sage aux airs —, ce qui en eût fait un enregistrement impeccable et exceptionnel en dehors du travail de recherche, mais ce qui n’aurait pu n’être qu’une jolie anecdote musicologique devient ici une œuvre à part entière, légitime : même quand le Temps qui dévore le voudrait, les notes de Bach ne meurent jamais.

Charles Di Meglio