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Ballade initiatique

Muse5
31 décembre, 2010

D’Amor ragionando
Ballate neostilnoviste in Italia 1380-1415

amor_ragionando_mala_punicaFrancesco LANDINI (c.1325-1397)
Che Chosa è quest’Amor
Giovine vagha
Amor c’al tuo sugetto (instrumental)
Fortuna ria
Amor in huom gentil (instrumental) 

Matteo de PERUGIA (?-?)
Serà quel zorno may 

Antonio ZACARA DA TERAMO (1350/1360-1413/1416)
Movit’a pietade (instrumental) 

Johannes CICONIA (c.1340-1411)
Merçé o morte 

Antonello de CASERTA (?-?)
Più chiar che’l sol 

Mala Punica, Pedro Memelsdorff (flûte et direction)
Jill Feldman et Giuseppe Maletto (voix), Kees Boeke (vièle et flûte à bec), Svetlana Fomina (vièle), Christophe Deslignes (orgue positif), Karl-Ernst Schröder (luth), Alberto Macchini (percussions) 

65’20, Arcana, enr. 1994, reed 2010.

 

Après des Sarcasmes sacrés quelque peu décevants, Arcana réédite à l’approche d’un nouveau printemps l’enregistrement de Ballades médiévales de l’Italie du Nord qui témoignent, à l’aube du Quatrocento, de l’émergence d’un nouveau style musical, l’Ars subtilior. Les différentes étapes de l’évolution artistique aux XIVe et XVe siècles étant d’une extrême complexité, nous essaierons pour l’heure  d’expliquer succinctement en quoi cette « technique » (rapportons-nous à l’étymologie du mot) consiste.

Au XIVe siècle, l’Ars nova fait suite à l’Ars antiqua et se libère des contraintes stylistiques formelles en lien avec les symboles religieux (prédominance du chiffre 3…) ; il se traduit, à travers les traités de Jean de Murs, Philippe de Vitry et la musique de Machaut, par une plus grande élaboration rythmique (adjonction d’un système de valeurs binaires au système ternaire) et une tendance à l’improvisation mélodique. L’Ars subtilior, surtout présent en France, vient parachever et complexifier cette évolution par une densification textuelle (superposition de textes différents propres à chaque voix), la multiplication des voix et surtout par une virtuosité croissante de la rythmique (emploi de valeurs de plus en plus brèves). L’on pourrait grossièrement résumer ce bref exposé en disant que l’Ars subtilior (qui reçu en Italie le nom de « Subtilitas Ytalica ») est à la musique médiévale ce que le Rococo sera au Baroque. Mais il ne faut pas oublier que ces complexes éléments de forme se veulent avant tout au service du fond, qui est ici l’Amour, et selon la vision que souhaite défendre le compositeur, tel ou tel style se trouve privilégié.

Francesco Landini, influencé par Machaut, fut parmi les compositeurs hostiles à la Subtilitas Yalica dont le contrepoint n’était pas assez transparent. Attaché à la ville de Florence, il fournit au sein d’une vaste littérature 141 ballades dont l’ensemble Mala Punica nous offre un échantillon. Témoin de la volonté de clarté de Landini, sa ballade « Giovine vagha » est entonnée a capella par Jil Feldman qui développe de son soprano cristallin et bien timbré l’hymne à un amour pur, candide. Le chant est parfaitement maitrisé ; les attaques sont posées avec assurance et chaque fin de note se fond avec moelleux dans la légère résonnance qui sert les musiciens. Les vièles se dressent ainsi imperceptiblement à la fin du refrain, alors que le texte décrit la naissance du sentiment amoureux et la haute vertu qui l’entoure. La toile polyphonique qu’elles tendent annonce un avènement, comme les premières teintes diaphanes de l’Aurore annonce la venue du Soleil.  Au fur et à mesure que le sentiment grandit et s’épanouit, le rythme se diversifie et se décompose, les couleurs s’enrichissent.

Il faut savoir que les parties instrumentales sont pour beaucoup le fruit de l’improvisation ; les vièles esquissent dès lors le refrain de l’air instrumental « Amor c’al tuo sugetto » qui suit. La flûte espiègle de Pedro Memelsdorff entonne une sorte d’incantation entêtante à la première écoute, enivrante dès la seconde. Par un jeu extrêmement rythmique que l’écho perlé de Karl-Ernst Schröder rend quasi minéral, le flûtiste nous ramène à l’origine de la ballade, la danse, ici proche de la transe ; l’orgue de Christophe Deslignes accentue la sécheresse et la précision des attaques et déroute notre oreille en imitant subtilement le jeu flûté. Refrain et couplets alternent et s’entremêlent, dans une étourdissante virtuosité. Si le premier morceau « Che Chosa è quest’Amor » peut rebuter les moins aventureux par un contrepoint peut-être trop polymorphe, cette danse achève de nous plonger dans la riche imagerie médiévale.

D’une facture plus dense et complexe, « Più chiar che’l sol » de Caserta laisse cependant  transparaitre la douce voix de Giuseppe Maletto, d’une délicieuse suavité. Ce-dernier la place aussi bien de tête que de poitrine, avec une aisance étonnante. D’une grande délicatesse, son articulation soignée nous rappelle combien la langue italienne fut de tout temps celle de la musicalité, faisant de chaque syllabe un met exquis. L’on regrettera simplement que les ballades choisies pour cet enregistrement ne nous permettent pas de prolonger réellement cette « dégustation ».

La musique médiévale intrigue et surprend ; elle demande à l’auditeur d’accepter de se laisser prendre et guider pour enfin s’y abandonner pleinement. Au musicien, elle impose une exigence de virtuosité et de naturel. Réunissant ces deux critères, Mala Punica fait de cet enregistrement un recueil de miniatures précieuses aux richesses multiples dont il faut se laisser imprégner avant d’en pouvoir savourer toutes les subtilités.

Isaure d’Audeville

Technique : très belle prise de son mettant en valeur chaque timbre ; quelques défauts de montage sont malheureusement présents.