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La nuit blanche (Cecilia Bartoli, St Petersburg – Decca)

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
13 octobre, 2014

CECILIA BARTOLI

ST PETERSBURG 

 

bartoli_deccaArias redécouvertes dans le fond du Théâtre Mariinsky
ARAJA, MANFREDINI, RAUPACH, CIMAROSA, DALL’OGLIO, MADONIS

I Barocchisti
Direction Diego Fasolis

Decca, octobre 2014

 

Ouvrir les archives est un véritable acte de foi, une protestation. Par les temps des déserts intellectuels et des affects mercantiles, revenir à la rareté est un luxe. Triste privilège des stars ou rébellion des anonymes, la redécouverte est propre au succès médiatique ou à l’oubli méprisant. Et elle pose la question fondamentale suivante : pourquoi donc se concentrer sans cesse sur quelques titres, sur quelques airs et sur des maîtres réentendus « ad nauseam » ?

Trêve d’amertumes, elles ne sont de mise qu’en temps de pénurie. Le regret ne fait pas progresser les projets ni la renaissance éternelle de la musique. Et c’est encore Cecilia Bartoli qui nous étonne, après Gluck, Scarlatti, Caldara, Vinci, Porpora, Garcia, Pacini, Bellini, Rossini et Steffani, Dame Bartoli s’attaque pour notre plus grand bonheur aux compositeurs de la Grande Russie.

On imagine mal dans notre imaginaire actuel, que la Russie des Tsars eut une splendeur opératique avant Tchaikovsky. En effet, le passé musical de la Russie est bien plus riche qu’on ne le soupçonne, si l’on connaît moins bien la période qui va de 1727 à 1762 où des femmes ont dominé successivement l’empire immense des steppes et des glaces. A l’heure de la dominante « parité », l’Europe Centrale et orientale avait déjà connu le gouvernement des femmes au XVIIIème siècle. Catherine Ier, Anna Ivanovna, Elisabeth Petrovna et finalement Catherine II (1762-1796) ont fait de la Russie un véritable empire, elles ont construit et consolidé les bases posées par Pierre Ier dit le Grand (1689 – 1725). Auprès d’elles, des hommes de lettres, des philosophes et politiciens, mais aussi des compositeurs, pour la plupart venus d’Italie. Dans ce récital, Cécilia Bartoli rend subtilement hommage aux femmes, égéries éponymes de la Musique.

En effet, ce que l’on ignore souvent c’est que tout au long du XVIIIème siècle l’émergence russe fut une terre promise pour les compositeurs. Si on connaît davantage les cas tardifs des Cimarosa, Paisiello ou Sarti. La Grande Catherine a même écrit des livrets pour le Valencien Vicente Martin y Soler, qui repose d’ailleurs loin de sa Méditerranée au bord de la Neva. On ignore souvent que les premiers opéras en langue russe, Alzetsta et Tsefal i Prokris sont l’œuvre d’un napolitain, Francesco Araja, qui composa aussi pour Farinelli des rôles dont la complexité nous a été montrée dans le récital Sacrificium par Mme Bartoli. On ignore aussi que Manfredini et Raupach ont contribué à faire de la Russie une nation aussi puissante culturellement que l’était l’Empire d’Autriche et la Scandinavie. D’ailleurs nous savons qu’Antonio Vivaldi, à la fin de sa vie, cherchait à la fois les faveurs de l’empereur Charles VI et de la cour de Russie. Que ce serait-il passé si au lieu de mourir dans une indifférence relative à Vienne, le Prêtre Roux avait dirigé la musique des Tsars ? Pour l’heure, contentons nous de dévorer ces perles baroques que Cecilia Bartoli nous propose dans un bel aperçu de cette Russie méconnue.

Que ce soit à travers le retour en force des partitions des splendides Manfredini et Araja ou les redécouvertes fastueuses des airs de Raupach, Madame Bartoli se surpasse en audace et en panache. Tour à tour chantant dans son italien natal mais aussi, grande surprise, en russe, la Bartoli offre à notre gourmandise un bonbon délicieux enrobé de neige. Accompagnée par Diego Fasolis et ses brillants Barocchisti, nous assistons à une réelle phalange de choc. Justesse absolue dans les cordes et les cuivres, un investissement réel dans les phrasés et un équilibre de tempi qui fournissent à Cecilia Bartoli le terreau favorable à des da capi resplendissants. Comme à son habitude, Mme Bartoli est époustouflante dans les vocalises des airs rapides, mais c’est dans la langueur et la contemplation qu’elle est touchante et demeure insurpassable pour faire jaillir l’émotion de la source même de la simplicité. C’est bien ce qui offre à notre oreille un véritable plaisir, la sobriété, le calme dans l’audace.

Gageons que ce nouveau récital de Cecilia Bartoli fera l’objet d’une tournée phénoménale dont la première date eut lieu le 6 octobre 2014 au sein de cette Galerie des Glaces qui conserve encore dans ses reflets, la silhouette immense de Pierre Romanov. 

                                                                                  Pedro-Octavio Diaz