Close

Beau, agréable mais… ennuyeux

Muse2
31 décembre, 2008

Cancionero de el Escorial
El Marqués de Santillana en la corte de Alfonso El Magnánimo

(Chansons de l’Escorial, le Marquis de Santillana à la cour d’Alphonse le Magnanime [1394-1458])

Liste des airs

Aymè sospirij, non truovo pace
C’est a gran tort
Depuis le doloreux partir
Quant vendra jornee
Ne vous plaides de mes yeulx
Hora may che fora son
Ha dure mort, je viens vers toi
Vostre exclave de galee
J’aime quan que par y commence
Amours, amours, vostre service
Triumpho de le done, o chiara luce
L’aultre jour oy disputer
Señora qual soy venido
Ben poy de toe belleze altiera stare
Je meurs veant ma garrison
O char tesoro, o gratioso aspeto
Je mercie d’amours le dieux
Una vecchia sempiternosa

escorial_menaCarlos Mena (contre-ténor)

Ensemble Speculum : Rami Alqhai, Alfredo Barrales, José Manuel Hernández, vihuela sde arco ; Juan Carlos de Mulder, vihuela de mano ; David Mayoral, santur y percusión ; Ernesto Schmied, flautas y dirección 

76’22, Open Music, 2008

 

On pourrait s’attendre, à la lecture du titre principal « Chansons de l’Escorial », à un répertoire avec lequel nous ont familiarisé Jordi Savall et son équipe, un répertoire proprement espagnol. Pourtant, la liste des pistes nous laisse entrevoir des titres en italien, en français et seulement un en espagnol, qui semble d’ailleurs justifier le sous-titre : le texte est du Marquis de Santillane, poète espagnol du XVe siècle. Nous cherchons donc l’explication dans le livret, où les titres des pistes sont suivis des foliotations dans un manuscrit « Escorial B », daté d’environ 1450. Voilà donc l’explication d’un programme à première vue si disparate. Au passage, on saluera la qualité éditoriale du livret agréablement illustré d’extraits musicaux et enluminés du manuscrit, bien que les textes chantés ne soient pas traduits, ce qui est pour le moins regrettable.

Le chant de Carlos Mena est fort beau, accompagnée de manière sensible et rêveuse par des timbres instrumentaux qui le sont aussi en général. Cependant, cet enregistrement souffre de deux déceptions.

D’une part, la voix égale, agile et ciselé de Mena ne s’investit pas suffisamment afin d’illustrer le texte sous-jacent. Cette distance nonchalante entraîne une certaine mollesse, qui rend l’approche contemplative, n’avançant pas suffisamment, à de rares exceptions près telles « J’aime quan que par y commence ». D’autre part, la compréhension et la lisibilité de la polyphonie est rendue difficile par la superposition de la voix soliste et des instruments ; l’un est l’autre interagissant peu car l’Ensemble Speculum semble seulement accompagner une voix quelque peu … seule.

Certains choix musicologiques demeurent inachevés ou mystérieux dans leur cohérence. Ainsi en est-il, par exemple, quand on tente de comprendre, livret en main, la piste 7, dont voici le début des paroles :

« Ha dure mort, je viens vers toi
Pour sçavoir la cane par quoy
Tu me fays oultre mon veul vivre.
Ne saray je jamais de livre ?
Vivray je tousjours maulgré moy ?
Fais cesser mon dolant martire. »

Il s’agit visiblement d’un appel à la mort ; mais ce « de livre » au 4e vers ne serait-il pas un « délivré » ? Évidemment, la rime avec « vivre » serait perdue. Le choix de la voix soliste a été dicté par l’absence de paroles dans les parties autres que celles du superius, les interprètes en ayant déduit que ces parties, souvent au nombre de deux, étaient un accompagnement. Le peu d’attention portée aux paroles dans le manuscrit même ne semble pas étayer cette hypothèse, mais mettrait l’accent plutôt sur la polyphonie. En effet, dans la polyphonie médiévale, les paroles ont si peu d’importances que souvent deux voix chantent deux textes différents.

On pourrait donc se demander : pourquoi mettre une voix soliste ? Les pièces du manuscrit « Escorial B » sont écrite dans une polyphonie à trois voix, données séparées, comme l’usage en demeure jusqu’au début du XVIIe siècle ; seule la « première » des ses parties, le superius, se voit dotée de paroles. Les interprètes en ont déduit que le superius était chantant, les autres parties, instrumentales. Ce choix, nous l’avons dit, rend la polyphonie d’une intelligibilité difficile, et ne semble pas se justifier.

Cela n’empêche pas quelques moments d’être particulièrement réussis ; comme ce « Ha dure mort » déjà cité, accompagné à la vihuela de mano, sorte d’ancêtre, vraisemblablement, de la guitare. La polyphonie semble aussi prendre un peu de consistance, se réaliser effectivement dans « Je mercie d’amours le dieux ». Certains passages laissent admirer des timbres colorés (« Señora qual soy venido »).

En définitive, et en dépit de l’impeccable technique de Carlos Mena et de son chant naturel et bien timbré, l’écoute de ce disque peut s’avérer plutôt monotone. Certes, agréable, mais parfois ennuyeuse.

Loïc Chahine

Technique : captation claire et naturelle.