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Beaucoup de bruit pour rien

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
20 avril, 2013

Venezia

Airs d’opéras de la Sérénissime 

Liste des airs

Tomaso ALBINONI (1671 – 1751) : »Pianta bella, pianta amata » (Il nascimento de l’Aurora, circa 1710)
Antonio CALDARA (1670 – 1736) : « Barbaro non comprendo » (Adriano in Siria, 1732)
Francesco GASPARINI (1661 – 1727) : « Dolce mio ben, mia vita » (Flavio Anicio Olibrio, 1708)
Geminiano GIACOMELLI (1692 – 1740) : « Sposa…non mi conosci » (Merope, 1734)
Giovanni PORTA (1675 – 1755) : « Mormorando quelle fronde » (La costanza combattuta in amore, 1716)
Giuseppe STELITO (1700 – 1777) : « Anche un misero arboscello » (Nitocri, 1733)
Antonio VIVALDI (1678 – 1741) : « A’ piedi miei svenato » (attribution douteuse), « Anche in mezzo a perigliosa » (attribution douteuse, « Io son rea dell’onor mio » (Argippo, 1730), « Mi vuoi tradir, lo so » (La verità in cimento, 1720), « Quel rossor che in volto miri » (Motezuma, 1733) 

Max-Emanuel Cencic, contre-ténor

Orchestre Il Pomo d’Oro :
Violons I : Riccardo Minasi, Altia Bakeva, Anna Melkonyan, Daniela Nuzzoli
Violons II : Boris Begelman, Joan Plana Ndal, Betina Pasteknik
Violes : Stefano Marcocchi, Enrico Parizzi, Giulio d’Alessio
Violoncelle : Christoph Dangel, Ludovico Minasi
Contrebasse : Davide Nava
Clavecin : Yu Yashima
Basson : Anna Flumiani
Théorbe, archiluth, guitare : Simone Vallerotonda, Ivano Zanenghi

Direction Riccardo Minasi 

63’26, enregistré à la villa San Fermo, Lonigo (province de Vicence, Italie), du 27 août au 3 septembre 2012, Virgin 2013.

La production de Max Emanuel Cencic est particulièrement abondante ces derniers mois, avec les enregistrements des intégrales d’Artaserse (Virgin Classics) et d’Alessandro (Decca) sortis fin 2012, accompagnés de nombreuses représentations, et alors que résonnait encore le succès de ses Duetti avec Philippe Jaroussky parus en début d’année (Virgin Classics). Nous ne nous en plaindrons guère, puisque la qualité des interprétations est toujours au rendez-vous, agrémentée d’un effet de surprise récurrent, car chaque nouvel enregistrement nous livre de nouvelles facettes des talents vocaux de cet estimable contre-ténor.

Une fois de plus, Cencic nous montre ici son étonnante faculté à adapter d’aussi près que possible les couleurs de son timbre aux atmosphères musicales du répertoire qu’il aborde. Après son pyrotechnique récital Haendel, son incarnation confondante de la princesse Mandane dans l’inoubliable Artaserse des représentations nancéennes, nous le retrouvons ici dans des airs vénitiens : de l’incontournable Vivaldi, mais aussi à travers le répertoire lyrique plus méconnu de Caldara, Porta, Gasparini ou encore Albinoni. Après la redécouverte du Farnace dans l’inédite version de Ferrare, la résurrection de l’Artaserse de Vinci, cette quête exploratoire du répertoire baroque apparaît désormais comme une ligne de force de la production musicale du plus français des contre-ténors viennois.

Côté orchestral la découverte est aussi au rendez-vous, puisqu’après avoir enregistré abondamment avec Diego Fasolis ces dernières années, Max Emanuel Cencic se place cette fois sous la baguette du jeune Riccardo Minasi, à la tête de l’orchestre Il Pomo d’Oro. Le choix semble particulièrement inspiré, tant la formation excelle à rendre cette atmosphère délicate et raffinée, et dont les cordes expressives et dynamiques s’avèrent attentive aux nuances de la ligne de chant, leur sonorité moëlleuse devenant envoûtante dans les airs lents.

Et c’est aussi dans les airs lents que Cencic brille le plus par son expressivité. Le plus bouleversant est probablement le « Sposa…non mi conosci » de Giacomelli, abordé sur un tempo très lent, avec une ligne musicale étirée jusqu’au bord de la rupture, soutenue seulement par l’énergie dramatique qui se dégage de la voix du contre-ténor abandonné de ses êtres les plus chers. Au chapitre de la crainte indécise, on demeure charmé à l’écoute de l’élégiaque « Mormorando quelle fronde » de Porta chanté d’un timbre aérien, précieux moment d’extase céleste entretenu par des cordes chatoyantes. Le « Pianta bella » (curieux chant d’amour adressé à un arbre, qui renvoie immanquablement au « Ombra mai fu » du Serse de Haendel) déploie ses paroles alanguies dans un phrasé impeccable, relevé d’ornements perlés, dans un émouvant duo avec la viole délicatement expressive de Stefano Marcocchi. Le raffinement domine dans le « Quel rossor che in volto miri », précédé d’un prélude bien ourlé, et dont les ornements se déploient avec ampleur sur une orchestration vaporeuse. On notera encore le phrasé alangui et délicat du « Dolce mio ben » de Gasparini, aux cordes lancinantes.

D’autres airs nous entraînent dans un univers plus flamboyant, mais ils conservent toujours cette part de grâce aérienne qui caractérise la production artistique de la Sérénissime, qu’il s’agisse de peinture, de musique ou d’arts décoratifs. Ainsi le récital s’ouvre par le « Barbaro non comprendo » de Caldara, dans lequel le timbre de Cencic, mélange d’un léger ouaté et d’une d’acidité caractéristique, se déploie avec bonheur dans une profusion d’ornements à la discrétion raffinée, élégamment portés par des cordes incisives et fluides. La dominante acide prend le pas pour mieux traduire les imprécations de jalousie du « A piedi miei svenato », et le timbre se fait plus dur pour affronter la tempête du « Anche in mezzo a perigliosa » aux ornements resserrés, deux airs attribués sans certitude à Vivaldi. Les tourments du « Io son rea » virevoltent aux accents des cordes nerveuses. C’est à nouveau une jalousie acide qui anime les ornements répétés du « Mi vuoi tradir », extrait de La verità in cimento. Enfin tombé de rideau sur « Anche un misero arboscello » du rare Stelito, plein d’une ardeur bouillonnante, aux ornements pyrotechniques dévalés sans peine d’une voix aérienne.

Voici donc un enregistrement qui ravira les nombreux inconditionnels de Max-Emanuel Cencic, et qui permettra à tous les aficionados du baroque de découvrir quelques airs inédits. Pour les amateurs des détails pratiques, le coffret comporte une notice bien documentée de Frédéric Delaméa sur les compositeurs vénitiens dont les oeuvres sont reprises dans l’enregistrement, et le texte italien des airs, avec des traductions en français, anglais et allemand. Ajoutons également que la pochette nous gratifie d’un avantageux portrait de Cencic entouré d’un précieux décor de rinceaux baroques animant un fond vert pâle, qui évoque à lui seul tout le raffinement de la Sérénissime en ce XVIIIème siècle paradoxal, où son attrait allait croissant auprès des riches voyageurs européens alors même que sa puissance économique était en profond déclin.

Bruno Maury

Technique : captation nette et équilibrée, qui restitue bien les nuances du chant comme des instruments.