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Beaucoup de bruit pour rien

Muse3
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2008

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Ariodante (1733)

Dramma per musica HWV 33, en trois actes, livret d’après Antonio Salvi.

 

Ann Hallenberg (Ariodante), Laura Cherici (Ginevra), Mary-Ellen Nesi (Polinesso), Marta Vandoni Iorio (Dalinda), Zachary Stains (Lurcanio),  Carlo Lepore (Il Re Di Scozia), Vittorio Prato (Odoardo)

Il Complesso Barocco, dir. Alan Curtis

2 DVDs, sous-titres français, italiens, anglais, allemand et espagnol, 2 entretiens avec John Pascoe et Alan Curtis, Dynamic, 2008 (enr. juillet 2007, live Festival de Spoleto)

Voici le premier DVD de cet opéra phare d’Haendel interprété sur instruments d’époque. Hélas cette gravure s’avère en tous points décevante, qu’il s’agisse d’une mise en scène plus banale que crépusculaire, d’un orchestre peu impliqué, et enfin de prestations vocales honnêtes mais sans éclat.

Il faut dire qu’Alan Curtis nous avait habitués à bien mieux. Serait-ce la faute d’une captation de concert qui n’a pas su rendre la magie du moment ? Car après la terne version de Nicolas McGegan dont ne restera que le rôle-titre octroyé à feu Lorraine Hunt (Harmonia Mundi), et les prouesses historiques de Marc Minkowski (Archiv), cette lecture sans grande personnalité se glisse avec discrétion dans la catégorie des bibelots agréables et vite oubliés, bien loin des complots sanglants de cette intrigue passionnée tirée du Roland Furieux de l’Arioste.

Premier coupable : un plateau assez homogène mais d’une confondante modestie. Ann Hallenberg - outre le fait que le metteur en scène l’affuble d’un uniforme de pacotille particulièrement hideux – souffre d’un certain penchant à prendre ces départs de manière desynchronisée, à ahaner dans les ornements et à ralentir le rythme, y compris dans ses airs de fureur que déjà l’orchestre dévale avec paresse. Le « Con l’ali di costanza » est nonchalant et pas toujours très net, le duo final franchement brouillon. Heureusement, la mezzo rassemble ses forces pour un « Scherza infida » troublant d’hésitation et où le chant incertain reflète à merveille le désespoir violent du prince tandis que le dernier morceau de bravoure, « Doppo notte », dévoile avec allégresse mais sans excitation un Ariodante libéré de ses soucis (et d’une éprouvante représentation). Il faut dire que la Ginevra de Laura Cherici nous ferait presque douter de la sincérité de l’amour qu’Ariodante lui porte. En effet, loin de se révéler gracieuse et charmante héritière, cette Altesse-là nous gratifie d’aigus forcés et étroits, d’un timbre acide (« Orrida agli occhi miei » criard). La voix est précise et agile, mais conviendrait mieux à la serge brute d’une bergère qu’aux soieries sensuelles des palais (même de la rude Ecosse).

Deux personnages parviennent à tirer leur tartan du casting : Polinesso et Dalinda. Le méchant duc d’Albanie, ourdisseur de complots se régale de perversité sous l’incarnation malsaine de Mary-Ellen Nesi, dont la prestation s’est améliorée petit à petit au fur et à mesure de la représentation. D’abord pâlotte, la contralto prend ses aises à partir du 2ème acte, et son timbre sombre, bien qu’aplati dans les graves et à la projection parfois flageolante, rappelle vaguement celui d’Ewa Poddles. Le « Se l’inganno » et le « Dover, giustizia, amor » surgonflé de morgue et de sadique jouissance en font un adversaire redoutable pour l’Ariodante d’Hellenberg, déjà perdant dès le début dans ce duel de conspirateurs.

 

Mary-Ellen Nesi (Polinesso) : « Se l’inganno » (II,5)

Marta Vandoni Iorio (à qui la coupe de cheveux des années 50 confère une once de charme mystérieux) transforme le personnage secondaire de Dalinda en attachante victime, plus manipulatrice et fragile qu’à l’ordinaire. Repoussant avec ironie les avances d’un Lurcanio vocalement bien mal monté dès le « Del mio sol vezzosi rai », la créature de Polinesso laisse paraître son traumatisme de l’amour déçu dans son duo avec Lurcanio où la raison et l’ambition l’emportent sans doute sur les sentiments. Bien que son chant ne soit pas des plus coloré, le timbre et stable, bien projeté, rond et plaisant sans virer à la soubrette mozartienne. Et le « Neghittosi or voi che fate » possède le véritable souffle tragique qui manque trop souvent à cette version.

On passera pudiquement sur le Lurcanio de Zachary Stains sans cesse sur le fil du rasoir (« Tu vivi » scolaire à la limite de ses possibilités) et le bougon Roi d’Ecosse de Carlo Lepore chaleureux mais peu profond et trop appliqué, desservis par des chanteurs dont Haendel ne doit pas constituer le répertoire de prédilection, et qui, de tremolo et trilles dégoulinants tirent leurs personnages vers Verdi.  « Invida sorte » tourne à vide.

Il Complesso Barocco sonne étonnamment sec dans la fosse du Théâtre de Spoletto. Les pupitres sont serrés, les cordes manquent de liant, l’ensemble de force et de cohésion. Les bois sont particulièrement éteints (« Dopo notte » sans ses ensorcelants bassons tant ils sont transparents !), les cors de « voli con la tromba » voilés plus que triomphants. On dirait qu’Alan Curtis aborde l’œuvre à la manière d’une succession hachée de récitatifs et d’airs da capos (qui indisposent le metteurs en scène), n’hésitant pas à couper les reprises et même la seconde partie (« Il mio crudel martiro », « Tu vivi »… )

La mise en scène de John Pascoe partait d’une idée intéressante consistant à transposer l’action aux derniers feux de la monarchie britannique, dans les années 50. On louera le fait de ne pas dévoyer le livret ou d’y ajouter des incongruités racoleuses. Hélas, la modestie ringarde de la réalisation finit par lasser. Les costumes sont relativement peu soignés (en particulier ceux du Roi, d’Ariodante et de Polinesso), le décor d’ogives plongé du début à la fin dans une semi-pénombre devient soporifique plus que décadent (sans compter ce médaillon kitch de Ginevra qui joue à l’ascenseur de temps à autre pour occuper les airs). Il semble que le metteur en scène ne sache pas quoi faire du statisme des da capos, et se contente de laisser les chanteurs occuper l’étroit terrain.

Ajoutons que le double DVD est très chichement chapitré, que l’entretien bonus avec Alan Curtis est intéressant et celui du metteur en scène convenu. Au final, cet Ariodante honorable mais assez terne ne ravira que les fans du HWV 33, dans la mesure où la seule captation vidéo concurrente est chanté en anglais sur instruments modernes. Les autres mélomanes se replongeront dans le bain corrosif de Minkowski, à la théâtralité incandescente et aux chanteurs superlatifs.

Alexandre Barrère

Technique : bon enregistrement live.