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Les Sonates de la Roseraie

Muse4
31 décembre, 2009

Heinrich Ignaz Franz von BIBER (1644-1704)

Sonates du Rosaire

 

Elizabeth Wallfisch (violon), Rosanne Hunt (violoncelle), Linda Kent (orgue et clavecin)

ABC Classics, 2 Cds, 2009

Les Sonates du Rosaire comptent parmi les chefs d’œuvre de Biber. Divisées en 15 Mystères soigneusement copiés dans un luxueux manuscrit avec gravures conservé jalousement à la Bibliothèque de Munich, le cycle retrace la vie du Christ depuis l’Annonciation à l’arrivée au temple (Mystères joyeux), pendant la Passion (Mystères douloureux), et lors de la Résurrection et le Couronnement de la Vierge (Mystères Glorieux). Une Passacaille pour violon seul, dite de l’ange (en raison de la gravure qui l’illustre) conclut le recueil. Elizabeth Wallfisch, qu’on a souvent retrouvé avec The Purcell Quartet ou The King’s Consort, a adopté une approche résolument lumineuse et optimiste de ces pages pourtant tourmentées. A la virtuosité un peu creuse de Bismuth (ZZT), aux ébouriffantes contorsions de Manze (Harmonia Mundi), au sombre mysticisme de Letzbor (Arcana, notre version favorite) répond ici l’équilibre mesuré, terriblement anglais, de ce trio d’interprètes. Le violon lyrique, à la sonorité épanouie et claire de Wallfisch s’épanche avec grâce et délicatesse, gommant l’écriture tourmentée et imprévisible de Biber au profit d’un classicisme pré-corellien de bon aloi. La sulfureuse fresque visuelle devient paysage paisible, qu’un continuo réduit, souple et peu téméraire soutient avec goût et discrétion. Le violoncelle de Rosanne Hunt dialogue avec Wallfisch dans une complicité souriante, refusant la confrontation, même dans les couronnes d’épines de la Sonate VIII. Malheureusement, les coups d’archet sont insuffisamment variés, les tempi trop uniformes, les ornements maigres. Seule la sublime Aria de la Sonate X donne étrangement lieu à un déferlement rageur, qui démembre la mélodie.  Le Prélude de la Sonate I n’ouvre pas sur un drame, mais serpente comme si ces sonates d’une brulante ferveur n’étaient que musique de table. Il y manque les accélérations soudaines, les sautes d’humeur, la poix et le souffre de la flagellation, la fatale lourdeur du port de la croix (Sonate IX), l’ivresse rageuse des doubles cordes, les surprises harmoniques du procédé de scordatura (qui passe totalement inaperçu), bref, le Mystère. Quand le cycle programmatique de Biber s’orne de titres aussi éloquents que « Jésus que toi, Marie, tu as présenté à Elisabeth » (Sonate II) ou « Jésus, qui est revenu de la mort » (Sonate XI), la retenue des interprètes fait oublier la Passion.

Et pourtant, force est de constater que cette version ne démérite pas et recèle parfois des instants de toute beauté. Car le jeu des interprètes est nuancé, fin, ajouré comme une rosace gothique. Les timbres de cordes, rugueux et grainés sont rendus presque tactilement. La Passacaille finale, altière, assurée, constitue par exemple un moment d’apesanteur mémorable où l’on ne peut qu’admirer la précision des départs, la poésie doucereuse du geste et la mélancolie sourde qui en résulte. Voilà qui justifie la note d’une tentative inégale, malgré une impeccable technique qui se joue des double cordes et double croches. Ibidem pour la Chaconne de la Sonate VI, très convaincante dans sa forme close, fermée, insinuante. Alors, oui, si l’on segmente les mouvements ou les sonates, cette lecture sereine des Sonates peut séduire. Toutefois, et au risque de nous répéter, c’est bien en tant que tragédie biblique qu’Elizabeth Wallfisch et ses consœurs peine à s’affirmer et à se défaire d’un corset où la musicalité prend le pas sur l’Histoire. Et l’on conclura un peu sentencieusement qu’il en va de ce disque comme d’une couronne d’épine qui ne pique pas…

Alexandre Barrère

Technique : enregistrement clair, neutre, avec un bon équilibre entre les 3 instruments.