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Bien sûr, ce n’est pas la Seine

Publié dans : Concerts - Critiques
11 octobre, 2013

« La Seine »

Claire Lefilliâtre, Les Nouveaux Caractères,
direction Sébastien d’Hérin

Claire Lefilliâtre – D.R.

Concert : La Seine, dans le cadre du cycle sur les fleuves)

Programme

Jean-Philippe Rameau (1683 – 1764) :
Pièces de clavecin en concert : Cinquième concert (La Forqueray, La Cupis, La Marais)

François Colin de Blamont (1690 – 1760) :
La Nymphe de la Seine, cantate chantée à la Reine au Vieux Louvre 

Antonio Vivaldi (1678 – 1741) :
Concerto pour violon n°5 en mi bémol majeur RV 253 « La Tempesta di Mare » (Allegro, largo, allegro)
La Senna festeggiante (extraits) :
Ouverture (Allegro, andante molto, allegro molto)
Aria « L’Eta dell’Oro »
Récitatif « Tal di me parlo ancora »
Ouverture de l’acte I (Adagio presto, allegro molto)
Aria « L’Eta dell’Oro »
Récitatif « Quanto felice siete »
Choeur final « Il Destino »

Jean-Philippe Rameau (1683 – 1764) :
Les Surprises de l’Amour, suite d’orchestre (Ouverture, Sarabande, Entrée pour les Grâces, Gavottes, Tambourins, Gigue)

Soliste : Claire Lefilliâtre
Orchestre Les Nouveaux Caractères
Benjamin Chénier, violon
Jasmine Eudeline, violon
Birgit Goris, violon et alto
Martin Bauer, viole de gambe
Frédéric Baldassare, violoncelle
Jocelyn Daubigney, traverso
Jérémie Papasergio, basson
Clavecin et direction : Sébastien d’Hérin

11 octobre 2013, Amphithéâtre de la Cité de la Musique (Paris)

Dans le cadre de son cycle consacré aux fleuves, la Cité de la Musique offrait l’autre soir un programme consacré à la Seine, vue de France et d’Italie, à travers des œuvres du rare Colin de Blamont, et du plus illustre Vivaldi (mais dont la sérénade « La Senna festeggiante » ne figure pas au palmarès des morceaux les plus connus du Prêtre Roux…). A côté de ces œuvres vocales rarement mises à l’affiche figuraient des pièces orchestrales de Rameau, telles les Pièces de clavecin en concert et Les surprises de l’Amour (en version de suite orchestrale), et le Concerto pour violon n° 5 de Vivaldi.

Aussi n’est-il pas inutile d’apporter quelques éléments de contexte sur ces œuvres vocales. La Nymphe de la Seine fut créée en l’honneur de la Reine Marie Leczinska, le 7 novembre 1729. Les paroles sont de Danchet, et Colin de Blamont la dota d’un « accompagnement de grande symphonie », avec une riche partition orchestrale qui comporte une ouverture en ré majeur, et s’achève également sur une partie purement instrumentale. Elle fut éditée la même année, dans le Troisième Livre de Cantates Françaises du compositeur, et servit de prologue au Ballet du Parnasse, donné le 9 novembre 1729 dans le Salon de la Paix. Ses reprises ultérieures sont attestées en 1730, 1744 et jusqu’en 1760. La Senna festeggiante est dédiée à Louis XV ; elle aurait été créée lors de l’entrée solennelle à Venise de l’ambassadeur de France Jacques-Vincent Languet, comte de Gergy, les 4 et 5 novembre 1726. Ce même ambassadeur semble être à l’origine de la commande au Prêtre Roux de cette serenata en deux parties, destinée à éblouir par sa virtuosité. Les deux pièces, outre qu’elles célèbrent le même fleuve, sont donc à peu près contemporaines, ce qui renforce l’intérêt de les présenter dans un même programme rassemblant classicisme français de la musique de cour et exubérance vénitienne.

Sébastien d’Hérin © Les Nouveaux Caractères

D’emblée il convient de rendre justice au jeu fluide et plein d’allant de Sébastien d’Hérin sur le beau clavecin, reconstitution contemporaine soignée d’un instrument de Jean-Claude Goujon antérieur à 1749 qui constitue à juste titre une des fiertés de la Cité de la Musique. Point de sécheresse, bien au contraire : le pincé des cordes procure un son d’un moelleux exceptionnel, et disons-le assez inhabituel pour cette catégorie d’instrument. Parfaitement à l’aise avec le clavier, Sébastien d’Hérin peut veiller avec soin au départ des instruments ou de la voix, qu’il règle avec précision d’un geste discret mais impératif.

Côté orchestre, la viole de gambe de Martin Bauer fait montre d’une belle rondeur, et le traverso de Jocelyn Daubigney lance de belles notes filées (notamment dans La Cupis du Cinquième Concert) qui relèvent les cordes avec panache. Soulignons particulièrement sa maîtrise admirable du traverso piccolo, qui résonne avec bonheur dans les éclats de l’ouverture de La Nymphe de la Seine, et chante tel un rossignol dans les Surprises de l’Amour. Le basson de Jérémie Papasergio s’illustre avec une flamboyance quasi-militaire dans l’ouverture de la Nymphe, venant équilibrer le traverso dans un registre plus grave. Dans l’exercice redoutable du Concerto pour violon n° 5, l’instrument solo se montre quelquefois à la peine ; l’orchestre l’entoure alors de sa belle unité, qui traduit la bonne homogénéité de cette formation sous la direction prévenante de son chef.

Au plan vocal Claire Lefilliâtre aborda malheureusement d’une voix un peu crispée le récitatif de La Nymphe, avec une articulation trop fermée, qui en rendait les paroles difficilement compréhensibles. Heureusement la voix s’ouvrit peu à peu au cours de la cantate, mettant en valeur le velouté du timbre. L’air principal (« Recevez par ma voix ») bénéficia d’aigus bien déliés, véritable régal pour l’oreille. Le final « Que pour vous à jamais » résonna avec éclat avant la conclusion purement orchestrale, qui renforce le caractère académique et « royal » de la composition. Chez Vivaldi, Claire Lefilliâtre nous proposa une lecture très dépouillée de La Senna festeggiante, presque monteverdienne, mais qui correspond à près tout assez bien à cette sérénade, qui n’est pas un opéra : la diction est soignée, la ligne de chant claire et fluide, et la projection bien stable y compris dans les aigus.

Soulignons encore l’originalité de cette programmation thématique, à l’actif de la Cité de la Musique, qui a permis de rendre justice à deux œuvres rarement données en concert sous les oreilles attentives d’un public averti.

Bruno Maury

Site officiel de la Cité de la Musique