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Bis repetita placent…

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2010

« Sacrificium : l’art des castrats »

Airs de Porpora, Giacomelli, Araia, Broschi, Haendel

Cecilia Bartoli, soprano
Il Giardino Armonico
Direction Giovanni Antonini 

60 ‘ (+ bonus : 22′), DVD toutes zones, couleur, haute-définition, format images 1.78, audio 5.1 DTS plein débit / Stéréo PCM, Sous-titres français, anglais, espagnol, italien et allemand, Decca, 2010. 

Quelle avalanche de récitals d’airs de castrats depuis quelques mois ! Mais la qualité étant au rendez-vous, nos oreilles baroques ne vont pas s’en plaindre…Rappelez-vous : Kozena chez Vivaldi (Archiv), Cencic chez Haendel (Virgin), Bartoli (Decca) et Gauvin (ATMA) exhumant avec bonheur les trésors de l’école napolitaine. Après le succès de son Sacrificium en 2 disques, Cecilia Bartoli a choisi de récidiver, cette fois en DVD. Le prétexte (puisqu’il en faut un) de ce nouvel enregistrement est son tournage dans les décors de l’opéra et du palais royal de Caserte, près de Naples. Pouvait-on rêver cadre plus approprié pour le répertoire de l’école napolitaine du XVIIIème siècle ? Assurément non, d’autant que l’image permet de restituer l’une des qualités essentielles de la diva : sa présence scénique. L’exercice est toujours difficile lors d’un récital, constitué par définition de la juxtaposition d’œuvres diverses, dont un fragment est censé restituer l’esprit.

Couronnant de sa présence ce cadre majestueux et raffiné, Bartoli adresse à travers ses costumes des clins d’oeils malicieux à l’univers androgyne des castrats. Revêtue pour les six premiers airs d’une tenue de chevalier, dont l’opulente lavallière et la cape cachent mal ses généreuses formes féminines, elle arbore ensuite une ample robe rouge au chemisier or du plus bel effet. Au fil des déplacements (dont de très beaux plans sur les escaliers du palais), les étoffes virevoltent au rythme des prouesses vocales (pour les amateurs d’images, le bonus donne un petit aperçu du palais royal de Caserte, des églises et ruines antiques des environs, le tout parrainé évidemment par le comité du tourisme local…).

Les airs se révèlent moins nombreux que dans le coffret CD : 9 au total, plus la courte « Sinfonia » de Germanico in Germania de Porpora, purement orchestrale. Mais quel festival ! Après le « Come nave in mezzo all’onda » (Porpora) aux sauts vertigineux (la pièce a été chantée par Caffarelli), voici le « Sposa, non mi conosci » de Giacomelli, air lent qui permet à la diva d’exceller dans ses points forts : technique délicate du phrasé, sens des nuances, expressivité scénique. 

© Decca

Après le court prélude de la Sinfonia de Germanico, voici l’époustouflante pyrotechnie vocale du « Cadro, ma qual si mira » (extrait du Berenice d’Araia, et dans lequel s’illustra Farinelli) : cascade de coloratures (certaines durent plus de trente mesures !) et d’ornements vertigineux, nécessitant une maîtrise exceptionnelle du souffle (dans la plaquette, la diva indique qu’il s’agit d’un des airs les plus difficiles qu’elle ait jamais chanté : on la croit aisément !).

Retour à un air lent avec le « Parti, ti lascio o cara », adieu amer, extrait de Germanico et composé pour Caffarelli. Bartoli y brille sobrement par son phrasé intense et délicat, avant d’empoigner à nouveau les coloratures dans l’air de torture « In braccio mille furie » (extrait du Semiramide, de Porpora), entourée de l’orchestre qui semble l’encercler comme les Furies qu’elle évoque.

Troquant, comme il a été dit plus haut, son habit de chevalier échappé du Casanova de Fellini pour un costume plus féminin, Bartoli aborde ensuite avec aisance le magnifique crescendo du « Nobil onda » (extrait d’Adelaide de Porpora), et ses trilles audacieuses.

Les trois derniers airs composent un véritable tryptique qui culmine en apogée de ce magnifique récital. Le délicat « Usignolo sventurato » (extrait du Siface de Porpora) se déroule dans une pièce du palais aux superbes boiseries incrustées de miroirs, du plafond de laquelle tombe une cage…Rivalisant avec les flûtes, Bartoli évoque avec enjouement la sensualité de l’air en jouant avec sa plume d’autruche. Rompant avec la délicatesse, elle enchaîne avec panache le célèbre « Son qual nave » (extrait de l’Artaserse de Broschi, rôle composé pour son frère le célèbre castrat Farinelli). Le récital se clôt sur le court et mélancolique « Ombra mai fu » du Serse de Haendel, tourné en décors naturels dans le parc du Château. Par l’expressivité de son jeu, Bartoli semble donner vie et sensualité à un pin gigantesque, rendant crédible l’improbable passion de l’empereur perse.

L’orchestre Il Giardino Armonico accompagne avec bonheur la diva. Les attaques vives et précises des cordes avalent les crescendos et appuient à bon escient les coloratures, sous la direction vigoureuse mais fluide de Giovanni Antonini. Et pour être juste, accordons aussi une mention spéciale aux flûtes primesautières de l’air du rossignol (« Usignolo sventurato »).

Les bonus incluent également un court extrait de l’hommage de Bartoli à Malibran, ainsi qu’un entretien avec la diva sur le sort des castrats au XVIIIème siècle (qui a inspiré le titre du récital). Nous ne referons pas ici le débat qui consisterait à refaire l’histoire (ou tout au moins l’histoire de la musique baroque), et à juger les pratiques des époques antérieures à l’aune des critères moraux contemporains. Disons simplement que le plus bel hommage que l’on puisse rendre à ceux, célèbres ou non, qui ont été victimes de ces pratiques, est assurément de continuer à faire vivre le répertoire qu’ils ont si brillamment créé. Et là, madame Bartoli, on en redemande…

 

 © Decca

Bruno Maury

Technique : prise de son riche et dynamique, mettant bien en valeur la voix ; captation vidéo fluide et élégante. 

Site officiel de Cécilia Bartoli