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« Mon métier est chanteur » (Atelier de chant baroque, Bruno Le Levreur, Ambronay, 20/09/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
26 septembre, 2014

Atelier de chant baroque

Par Bruno Le Levreur, contre-ténor

Festival d’Ambronay 2014

 

D.R.

D.R.

 

Samedi 20 septembre 2014 – Festival d’Ambronay, salle Monteverdi

Pour sa 35ème édition, le Festival d’Ambronay s’affirme comme un événement résolument jeune. Jeunesse qui lui vient aussi bien des musiciens qui s’y produisent que du public qu’il souhaite toucher. « L’atelier de chant baroque » présenté pour la première fois par le contre-ténor Bruno Le Levreur s’intègre dans cette démarche pédagogique d’ouverture et de sensibilisation.

D’un naturel souriant et chaleureux, le chanteur donne d’entrée le ton : « On est là aujourd’hui pour un partage, un échange. On est entre nous ». Très vite, on sent l’habitué du contact humain qui a fait le choix de la simplicité pour se rendre, ici, accessible en tant qu’artiste. « Nous sommes tous des enfants ». Son objectif : faire découvrir, et surtout comprendre, la nature de sa voix de contre-ténor. L’atelier progresse suivant plusieurs « notions », autour desquelles fleurissent des questions lancées à bâtons rompus. 

En bon pédagogue, il fait appel à l’imagination de son auditoire, et commence par rappeler les quatre principaux registres de la voix humaine à l’aide d’un triangle virtuel. Il aborde ensuite le premier point : « Imaginez que nous nous rencontrons pour la première fois, et que vous ne connaissez rien de ma voix. Devant, là, il y a un orchestre qui joue avec moi, et vous allez essayer de deviner quel est mon type de voix ». Bruno Le Levreur s’adonne alors à différents essais, d’abord en basse, peu convaincant et peu convaincu, puis chante un air italien pour ténor. Là encore, « ça ne sonne pas très bien ». Enfin, il chante un extrait du Stabat Mater de Vivaldi, avec une grande application. « Qu’est-ce que ça vous fait » ? ça fait que là, il y a une belle voix, qui interpelle et qui touche ! Toujours dans une démarche de créer un lien, d’entrer en communication, il réclame des impressions, des ressentis. « Allez-y, parlez librement, j’ai coupé ma « case susceptibilité ! » ». Et de conclure : « sur une partition, je chante alto. »

Petite explication : dans le quatuor vocal (soprano, alto, ténor, basse), le contre-ténor, de par la disposition naturelle d’avoir des aigus mieux développés que les graves, chante la seconde voix. Mais dans l’absolu, cette partie « fonctionnelle » peut être tenue par des enfants, des femmes ayant une voix grave, et des hommes ayant une voix aiguë. Il est donc important de dissocier la fonction musicale d’une voix, qui doit s’intégrer dans cet ensemble à quatre membres1, et sa « place » dans la vaste échelle de l’ensemble des voix humaines, de la plus grave à la plus aiguë. Pour ce cas, les dénominations ne manquent pas, chaque voix pouvant être différenciées d’une autre par un peu plus de ci ou de ça.

Un crochet historique nous apprend que les contre-ténors, surtout présents en Italie à l’âge de l’opéra, tenaient sur scène des rôles féminins en utilisant leur voix de fausset (« falsetto »), les femmes n’étant alors pas autorisées à se produire en public. Leur répertoire n’était pas celui des castrats, personnages souvent idolâtrés qui incarnaient de virils guerriers.

Après la théorie vint la pratique ! Un volontaire désigné lui permit de rendre sensible par une sirène vocale ascendante la différence entre « la voix de tête » (ou de fausset), et « la voix de poitrine », révélant le fameux « passage » qui fait l’objet d’un long travail pour être gommé chez les chanteurs « classiques ». Suivirent quelques explications et mises en application des rudiments de la respiration abdominale. Bruno, debout de profil sur une chaise, montra grâce à son « ventre pédagogique » que la juste respiration est celle qui se manifeste au niveau du ventre, et non à celui des épaules. « En haussant les épaules, vous faites remonter le diaphragme qui comprime les poumons, et réduit donc leur capacité respiratoire… ». « J’imagine mon corps comme un long tuyau d’orgue rectiligne où l’air peut circuler généreusement. La respiration est le principe de base, qui conditionne le timbre (i.e. « la couleur de la voix ») et la justesse », par une juste mise en pression de la colonne d’air.

Quelques vocalises ensuite sur le choral « Ruth wohl », en référence à la Passion selon Saint Jean donnée la veille par Le Concert étranger, permirent à l’auditoire d’expérimenter ces bons principes ; et Bruno de préciser que « en général, un chanteur doit déposer son cerveau à l’entrée de la scène, pour que le corps chante. Le corps vient contrecarrer le cerveau ». S’improvisant chef de chœur, il nous entraine alors dans le canon développé par Malher dans sa Cinquième Symphonie sur le thème de la chanson Frère Jacques. « Faites-vous plaisir ! ».

L’atelier de chant se conclut par une esquisse d’un projet qui lui tient à cœur, « Cactus », intégré dans la programmation du Festival. « J’aime aller vers les enfants, ne pas réserver les émotions à une catégorie de personnes. J’interviens régulièrement dans des écoles, pour donner aux enfants une petite cuillère de musique baroque, afin qu’ils puissent former leur goût et choisir ensuite. […] Le tout est d’être ému, même sans comprendre ». Cette conviction profonde le pousse avant tout à susciter l’émotion, à partager l’amour qu’il porte à sa voix, à la musique, à provoquer l’échange d’une chaleur humaine. Passion rendue contagieuse par sa joviale simplicité ! Chacun a pu repartir avec sa « petite bouchée » de chant et d’imaginaire…

Isaure d’Audeville

1 : notons que cette classification ne vaut pas pour la musique du baroque français, écrite à cinq parties.

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