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Une nation de musiciens

Museor
20 janvier, 2014

Antonio de CABEZON (1510-1566)

Obras de Musica

Clara Coutouly, soprano
Pascale Boquet, luth et guitare
Angélique Mauillon, harpe
Elisabeth Geiger, épinette
Judith Pacquier, cornet
Denis Raisin Dadre, Elsa Frank, Johanne Maître, Jérémie Papasergio, flûtes et bassons
Franck Poitrineau, trombone 

Doulce Mémoire
Direction Denis Raison Dadre 

64’16, Ricercar, 2013.

On oublie trop souvent que l’Espagne est une nation de musiciens au même titre que l’Italie, la France ou l’Allemagne. De nombreux compositeurs essentiels se sont succédés et ont contribué aux grandes mutations de la musique européenne : Diego Ortiz, Tomas Luis de Victoria, Juan Bautista Cabanilles, Antonio Soler, Isaac Albeniz, Manuel de Falla… A l’origine de cette grande famille ibérique se trouve Antonio de Cabezon. Avec Diego Ortiz, son exact contemporain, ils théorisent tous deux un style largement pratiqué mais encore peu décrit ou démontré. Nous leur devons les premières traces d’une musique polyphonique florissante et prospère, où l’art de la variation et de l’ornementation se fait une place de plus en plus grande.

Doulce Mémoire contribue depuis longtemps déjà à la redécouverte de ce répertoire. Avec ce disque consacré à l’organiste aveugle, l’ensemble ajoute une nouvelle pierre à son édifice. Les musiciens réunis autour de Denis Raisin Dadre suivent une démarche d’experts : créer des pièces pour plusieurs instruments monodiques à partir de pièces explicitement composées « para tecla, arpa y vihuela » (pour les claviers, la harpe et la vihuela). Il s’agit en réalité une pratique amplement répandue à l’époque et à laquelle Doulce Mémoire s’adonne avec éclat.

Ce nouveau programme est tout aussi habilement construit que les précédents. Les chansons originales de Philippe Verdelot, Thomas Crécquillon ou encore Roland de Lassus, sont mises en correspondance avec leur version diminuée écrite par Cabezon. Clara Coutouly interprète ces mélodies et ces textes avec une émotion très juste. Le phrasé est sensible, la voix sobre, les mots savourés. On ne se lasse pas d’entendre encore le standard qu’est Susanne ung jour, véritable bijou de proportions qui sera une source d’inspiration intarissable pour des musiciens toujours plus inventifs.

Les anches frappent par leur puissance et leur force de cohésion. Les premières notes de Ultimi miei sospiri sont à couper le souffle : un tactus imperturbable, une vibration jubilatoire, une unité de son cimentée par le trombone de Franck Poitrineau et le basson de Jérémie Papasergio qui permettent à Judith Pacquier et Elsa Franck de déployer toute leur dextérité dans les diminutions. Chaque voix est parfaitement indépendante mais toutes fusionnent dans une même résonance.

Les chœurs de flûtes contrastent par leur légèreté et leur douceur, Un gay bergier déborde d’énergie et de liberté. Je prens en gré la douce mort est d’ailleurs proposé dans les deux versions, alta capella et consort de flûtes. La comparaison est intéressante, la nature même des instruments donnant des dimensions différentes à la même pièce.

Les cordes pincées ne sont toutefois pas négligées. Elles sont mises à l’honneur dans l’accompagnement des chansons mais aussi dans de très belles Diferencias, sobre la Gallarda Milanesa et sobre el canto del cavallero, Elisabeth Geiger fait preuve d’une aisance et d’une agilité toute en finesse.

Doulce Mémoire nous plonge donc au cœur de l’Espagne du XVIème siècle au long d’un voyage dépaysant et bouleversant grâce à la musique du maître castillan.

Charlotte Menant

Technique : captation chaleureuse et précise. Très beaux timbres.