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Wiener Blut ! (Caldara, La Concordia dei’Pianeti, La Cetra, Andrea Marcon – Archiv)

Musemois
23 octobre, 2014

ANTONIO CALDARA (1670 – 1736)

La Concordia dei’ Pianeti

 

Caldara, Concordia dei Pianeti, DG

Festa Teatrale (Znojmo – 1723)

Diana – Veronica Cangemi – soprano
Giove – Ruxandra Donose – mezzo-soprano
Apollo – Franco Fagioli – contre-ténor
Venere – Delphine Galou – contralto
Marte – Carlos Mena – contre-ténor
Mercurio – Daniel Behle – ténor
Saturno – Luca Tittoto – basse

La Cetra
Dir. Andrea Marcon

2 CDs ARCHIV/Deutsche Grammophon.

Pour la Toussaint, pourquoi ne pas choisir Vienne ? La ville des valses, de la Sachertorte, des promenades dans le Prater, de Sissi Impératrice… Mais Vienne est aussi une chanson de la mélancolique Barbara, un lieu où l’on croise de temps à autre les spectres de Zweig, de Freud, Klimt, Mahler. Pour le baroqueux, Vienne est aussi importante musicalement que Versailles, Venise, Dresde ou Londres. C’est à Vienne que les génies les plus illustres des parchemins chiffrés ont apposé leur insigne marque. Vivaldi, Caldara, Mozart, Fux, Porpora, Salieri, Cesti, Conti, Quantz, Gluck, Haydn, Hasse, Gassmann… tant de génies ont foulé les pavés des places et des rues qui demeurent tout aussi blanches, tout autant de crème glacée que les pâtisseries autrichiennes.

En effet, le XVIIIème siècle Habsbourg a été profondément mélomane puisque deux des premiers empereurs du Siècle des Lumières furent eux-mêmes compositeurs de génie. Joseph Ier (1705 – 1711) et Charles VI (1711 – 1740), deux frères et les deux mécènes couronnés les plus généreux avec la musique. C’est surtout sous Charles VI que la cour des Habsbourg connut un engouement notable pour la musique et des noms immémoriaux furent les satellites de l’aigle bicéphale en ces temps de paix relative. Parmi eux Johann Josef Fux qui fut le maître de chapelle de Vienne et à qui l’on doit l’immense opéra de couronnement Constanza e Fortezza. Prenant la seconde place, se distingue Antonio Caldara. 

Ce Vénitien, aujourd’hui peu à peu retrouvé, est qualifié par les esprits simplistes de « Bach italien ». Une comparaison aussi injustifiée n’aurait pu paraître que dans les fanatiques des classifications. Caldara appartient à une génération de musiciens qui ont entrepris de faire la transition entre le recitar cantando et le dramatisme emphatique du XVIIème siècle vers le style galant et « romantique » du baroque flamboyant des opéras et oratorii. Antonio Caldara est l’héritier de Giovanni Legrenzi, élève d’Alessandro Scarlatti et ami de son fils Domenico, de Corelli et de Haendel, qu’il rencontre à Rome. Le style de Caldara est riche de couleurs, surtout accentuant dans la basse continue une forme de virtuosité, un langage qui va au-delà du simple accompagnement. Son ornementation vocale et orchestrale est raffinée plus que flamboyante, il rend sa part au texte et s’en inspire pour que la musique apporte sa part de dramatisme et de beauté. Parmi ses œuvres emblématiques nous conseillons à nos lecteurs de découvrir la Maddalena al piedi di Cristo (1700), et surtout I Disingannati (1729) qui met en musique une des seules adaptations du Misanthrope de Molière dans l’opéra italien. Nous conseillons à nos lecteurs le récital de Robin Johannsen avec l’Academia Montis Regalis et Alessandro de Marchi (DHM 2013) et celui plus ancien de Philippe Jaroussky avec Concerto Köln et Emmanuelle Haïm, deux beaux aperçus du génie de Caldara.

Heureusement que le XXIème siècle connaît encore les esprits audacieux. Capté en live à Dortmund, cette Azione Teatrale en un acte de Pietro Pariati, mise en musique par Antonio Caldara, sanctionne l’entrée du grand Vénitien dans l’immortalité. En effet avec cette recréation et première mondiale au disque, Archiv/Deutsche Grammophon prend un risque splendide et fait par la même occasion un joli pied de nez à l’innommable lieu commun de la crise du disque classique.

La Concordia dei’ Pianeti est une œuvre qui, à première vue, peut paraître artificielle et sans réel intérêt. Mais, le symbolisme planétaire du livret et les splendeurs musicales nous ouvrent un monde insoupçonné. Composée en 1723 pour une des grandes fêtes impériales au cœur de la Moravie, dans le bijou architectural qu’est la ville de Znojmo, cette « Concorde des Planètes » semble se réjouir d’une paix relative en Europe. Mais depuis quelques années, alors que l’Autriche et la France commencent à peine à se reparler après la Guerre de Succession d’Espagne (1700 – 1715), les coalitions en vue de bouger les frontières en Italie poussent les anciens belligérants à retrouver leurs positions coercitives. En effet depuis 1722, les tentatives du Régent Philippe d’Orléans de maintenir un équilibre européen échouent, le jeune Louis XV atteint sa majorité et est en passe d’épouser sa cousine Marie-Anne-Victoire d’Espagne, hymen qui scelle l’alliance entre les deux branches du chêne Bourbon. A cette situation, Charles VI, empereur du Saint-Empire, prétendant malheureux pour le trône Espagnol et Roi de Naples depuis 1714, se prépare à reprendre des hostilités néfastes à sa volonté de commerce, de prospérité, de paix et de musique. La Concordia dei’ Pianeti est un appel à la paix, à l’équilibre. Une sorte de grande inspiration avant la tempête qui ne s’abat sur l’Europe qu’en 1740 pour la Succession d’Autriche, à la mort de l’empereur musicien.

Finalement, recréer ce chef d’œuvre fait sens aujourd’hui. Si 2014 a vu des tensions diplomatiques ça et là, c’est au cœur même de nos idiosincraties et croyances qu’il faudrait y trouver un sens à ce message pacifique. Le monde va vite, et la contemplation s’amenuise, l’art est une affaire de commerce de luxe et d’économie, il est rarement l’affaire d’une profonde réflexion ou le porteur d’un gage symbolique d’harmonie et de paix. Sans vouloir être parjure contre notre époque merveilleuse, nous invitons le lecteur à se poser en acteur de chaque note de musique qu’il entendra ici, à se demander s’il n’est pas encore trop tard pour entendre ce que nous apporte la musique et non pas simplement écouter, fermer la stéréo et aller se coucher. L’appel de Caldara se fait entendre néanmoins au plus profond de ses notes. On l’oublie souvent, mais au cœur de la plus grande démence et des plus terribles barbaries, c’est souvent la musique qui nous a aidé à survivre. Son mystère est celui du temps, elle demeure la seule création humaine à vivre avec nos propres moyens.

Et cet enregistrement est impérialement servi. Toute œuvre de cette ampleur mérite un casting indéniablement splendide, ce qui est ici le cas.

Dominant la distribution, Veronica Cangemi, soprano argentine, est correcte dans son rôle, mais demeure toujours assez distante, mais d’une voix précise et bien ciselée dans les vocalises. Ruxandra Donose est époustouflante et grandiose dans les coloris qu’elle apporte à sa prestation. Ex-aequo avec Delphine Galou et son timbre chaud et puissant qui nous apportent à la fois la profonde sensation du recueillement et le feu explosif dans la fougue et la réjouissance.

Côté messieurs, Franco Fagioli et Daniel Behle dominent très largement la distribution. Le premier par la pyrotechnie de ses vocalises mais un timbre qui ne change pas forcemment, une inertie qui ne nous surprend que très peu. Le ténor Daniel Behle est un peu plus innovant et adapte sa couleur parfois trop métallique. Il réussit finalement à nous montrer des beaux moments et nous demeurons admiratifs de ses vocalises. Luca Tittoto est correct aussi et puise dans son large registre pour nous offrir des très beaux moments. Le seul point faible de cette réalisation est le contreténor Carlos Mena. Naguère assez bon dans l’interprétation des partitions geignardes de Bach, ici il demeure en retrait des exigences de la partition flamboyante et « glamoureuse » de Caldara. Nous sommes étonnés d’entendre des ornements déséquilibrés et parfois exagérant des effets qui mettent à mal l’édifice délicat des airs.

Le grand gagnant de cette Concordia dei’ Pianeti est l’orchestre. La Cetra, normalement dirigé par l’excellent Attilio Cremonesi, est ici dévolue à Andrea Marcon qui lui insuffle l’énergie vénitienne qui l’anime. Les timbres et les tempi sont d’une précision et d’un équilibre rarement entendus en live. Peu d’imperfections se révèlent dans la captation et surtout nous remarquons qu’il y a une véritable recherche du son originel de Caldara et un souci continu de nous offrir un orchestre chromatiquement beau et dramatiquement juste. Andrea Marcon gagne un pari difficile en menant cette équipée contre les préjugés et dirige un de ses plus belles réalisations.

                                                                      Pedro-Octavio Diaz