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« Louis a les yeux bleus » : Canal+ finit le tournage de la série Versailles

12 avril, 2015

« Louis a les yeux bleus » :
Canal+ finit le tournage de la série Versailles

 

© Thibault Grabherr /Tibo et Anouchka / Capa Drama

Du plus grands des héros célébrons les exploits

« Fabien », chef de la police du Roi-Soleil (mais où diable est passé Nicolas de la Reynie, le Lieutenant Général de la Police du Roi), à la manière d’un bad cop du FBI administre une raclée à un prisonnier. La scène est tournée à Lésigny, petit château privé de Seine-et-Marne, et marque la fin des 6 mois de tournage de Versailles, prochaine série historique de Canal+, en coproduction avec Capa Drama, Zodiak et les Canadiens de Incendo, qui sera diffusée à la rentrée prochaine. Après les Borgia de Tom Fontana, violents et décadents à souhait et dont la démesure violait allégrement l’Histoire pour lui faire de beaux enfants (nettement plus convaincants que les tièdes bavasseries de Showtime), on attend beaucoup des 10 épisodes de 52 mn dont deux réalisés par Jalil Lespert de cette série de prestige, hélas tournée en anglais et dotés d’un budget conséquent de 27 millions d’euros, 269 collaborateurs, 400 costumes agrémentés de 10 000 boutons et 60 kilos de dorure selon le dossier de presse. On se réjouira d’apprendre que les lieux seront assez fidèlement choisis entre la véritable Cour de Marbre du Château de Versailles, le parc de Sceaux, le château de Vaux-le-Vicomte et… les studios de Bry-sur-Marne. La Ministre Fleur Pellerin est d’ailleurs allé rendre visite aux participants sur les lieux du tournage.

Et l’on se dit : enfin une série sur Versailles ! Versailles qui a été le héros de la fable colorée de Guitry Si Versailles m’était compté, Versailles qu’on entrevoyait brièvement, à la manière d’une cheville de donzelle, dans l’Allée du Roi, sans doute le film le plus abouti à ce jour sur la cour de Louis XIV avec le Molière d’Ariane Mnouchkine et La Prise de Pouvoir de Louis XIV (vieilli mais subtil) de Rosselini, loin des hystéries du Roi Danse auxquelles on préfèrera carrément le Louis XIV de pacotille de Thierry Lhermitte dans Marquise (avec ce Lully scabreux partant derrière les rideaux « composer » en galante compagnie). Les Angloys eux ont réussi le Charles the Power and the Passion où l’excellent Rufus Sewell campait un Charles II versatile et faible, mais physiquement proche de notre Roi-Soleil. Ici, sans toutefois préjuger du résultat final, on tique tout de même sur le casting de George Blagden (25 ans, yeux bleus, vu dans Vikings) qui interprète Louis XIV et Alexander Vlahos (Merlin et Privates) dans le rôle de Monsieur. Espérons que Versailles transcendera leur carrière… « J’ai voulu lui apporter le plus de vulnérabilité possible, explique George Blagden à nos confrères de Télérama, Un roi qui obtient tout ce qu’il désire ne m’intéresse pas. Je veux le voir échouer, pour pouvoir m’identifier à lui, et le suivre sur la voie du pouvoir. (…)  Jalil Lespert, le réalisateur des premiers épisodes, m’a demandé d’observer Michael Corleone [dans le Parrain], un symbole de puissance ». En outre, Blagden a pris des cours de boxe (« pour comprendre la psychologie du combattant qui ne lâche rien, et pour qui l’échec n’est pas une option »). On frémit soudain.

VERSAILLES Saison 1

© Thibault Grabherr / Tibo et Anouchka / Capa Drama

Les deux Britanniques, David Wolstencroft (MI-5) et Simon Mirren (Esprits criminels) aux commandes ont tout de même confié à quelques français des rôles secondaires : Dominique Blanc (Anne d’Autriche), Amira Casar et Alexis Michalik seront présents. Malgré l’embauche de Mathieu da Vinha, conservateur scientifique du Château de Versailles, on grince un peu des dents, en vieux grincheux Saint-Simoniens que nous sommes, arque-boutés sur nos ouvrages de référence de Pierre Verlet, Pérouse de Montclos, Alfred et Jeanne Marie… Que diable fait Louis débraillé dans la Grande Galerie, pieds nus, à une date où… elle n’existait pas ? (le projet a été lancé en 1679 et elle n’a été complétée qu’en 1689) alors que cette première saison se concentre sur les années 1667 à 1670 ?  « On ne sait pas ce qu’il faisait, une fois seul dans sa chambre » déclare Anne Thomopoulos, productrice qui a travaillé sur Rome. « Il faut oser créer des événements qui n’ont pas existé pour donner plus de sens à ceux qui ont vraiment eu lieu ». Mais tout de même ce Louis cavaleur ne semble pas de bon augure, même si l’essentiel ne sera pas dans la fidélité historique mais dans le talent des scénaristes à bâtir une intrigue vraisemblable et prenante. Et l’on relit à deux fois le passage où rendu délirant par la fièvre Louis déambule en chemise de nuit, et oblige son Premier valet de chambre Bontemps (Stuart Bowman) à le suivre en rythme sur des pas de danse…

Pendant longtemps, la politique de tournage dans les Monuments historiques français, et en particulier à Versailles a été extrêmement stricte. Aussi il était exceptionnel de voir l’Escalier de la Reine dans Jefferson à Paris, ou encore les extérieurs de la Cour de Marbre pour La Révolution Française, film pourtant officiel du Bicentenaire de la Révolution, ou encore un micro plan du Hameau de la Reine dans l’excellente Autrichienne de Pierre Granier-Deferre qui retrace fidèlement le procès de la Reine. On regrettera aussi que des films de grande qualité artistique et d’intérêt historique, tels Ridicule ou l’Allée du Roi n’aient pas pu user plus intensivement des décors du palais. De même la Galerie des Glaces du virevoltant Beaumarchais l’Insolent n’est qu’un décor bluffant.

Tournage Versailles

© Thibault Grabherr / Tibo et Anouchka / Capa Drama

Mais depuis le Marie-Antoinette de Sofia Coppola qui a eu un accès assez libre aux divers lieux (même si la chambre de la Reine est un décor, par ailleurs excellemment reconstitué même si les proportions le trahissent), un changement est intervenu, et la Salle du Conseil, la Galerie des Glaces et les extérieurs sont désormais souvent aperçus des amateurs du petit écran, notamment à l’occasion de docu-fictions inégaux (Versailles le Rêve d’un Roi, Louis XV le Soleil Noir, Louis XVI l’homme qui ne voulait pas être roi, etc…). Saluons cette politique d’ouverture, tout en plaidant pour un choix qualitatif particulièrement rigoureux, sans lequel l’image du Monument historique se trouverait banalisée et dévaluée.

Et alors que ce Versailles nous promet un Louis XIV qui va « mater la noblesse française », l’année  du trois centième anniversaire de sa mort. La production vante le fait que « le décor et les costumes de « Versailles » représentent 12 % du budget total », et certains clichés sont prometteur, même si à la manière des galipettes des Tudors, nos courtisans semblent parfois sortir d’un clip de pop avec leurs habits bien peu conformes aux planches de référence de Maurice Leloir… Mais il faut dire que Lespert déclare sans vergogne qu’il a « voulu apporter une french touch, une élégance à la française traversée par un esprit punk ». Le décor, quant à lui a été supervisé par Katia Wyszkop, césarisée pour « Les Adieux à la Reine » (pourtant assez inexacts malgré la belle ambiance crépusculaire).  De même, des photos de pique-nique dans le bosquet des Bains d’Apollon avec un Louis XIV (créé par Hubert Robert sous Louis XVI entre 1776 et 78) sans perruque ni cravate, nous laissent particulièrement suspicieux. Car l’on peut malmener l’Histoire, la romancer, condenser les intrigues, ignorer les chroniqueurs, tout en conservant une certaine rigueur dans le cadre visuel. Et n’est pas Hugo qui veut.

© Thibault Grabherr / Tibo et Anouchka / Capa Drama

Mais quoiqu’il en soit, comme l’écrit si bien Quinault, « Laissons au tendre amour la jeunesse en partage / La sagesse a son temps il ne vient que trop tôt / Ce n’est pas être sage qu’être plus sage qu’il faut ». Et à bientôt dès la rentrée pour nos premières impressions sur cette saison… dont on attend de découvrir aussi la bande-son en espérant éviter du Lully remixé à la guitare électrique car on nous promet des passages électro. Ceci n’est pas un poisson d’avril.

 

Viet-Linh NGUYEN