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« Celui qui est destiné à cultiver un art doit, pour ainsi dire, respirer en naissant l’air de cet art, (…) »

Museor
31 décembre, 2012

Rodolphe KREUTZER (1766 – 1831)

La Mort d’Abel (1810)

kreutzer_abelAbel – Sébastien Droÿ  – ténor
Méala – Katia Velletaz – Soprano
Caïn  – Jean-Sébastien Bou – Baryton
Tirsa – Yumiko Tanimura – Soprano
Eve – Jennifer Borghi – Mezzo-soprano
Adam -  Pierre-Yves Pruvot – Baryton
Anamalech – Alain Buet -  Basse
Chœur de Chambre de Namur 

Les Agrémens
Dir. Guy van Waas 

55’27+35’48, textes de présentation en anglais et en français dans un livre-disque. Livret en anglais et en français. Ediciones Singulares, 2012. 

« Celui qui est destiné à cultiver un art doit, pour ainsi dire, respirer en naissant l’air de cet art, grandir, croître avec lui, et par là s’identifier à ses plus intimes secrets. » Constance de Théïs, Princesse de Salm-Dyck, Mémoires.

 

L’Histoire vit dans un dilemme constant. Elle a tellement accumulé d’informations qu’elle souffre d’un Alzheimer à rebours. La mémoire ne lui est acquise que par le rappel des générations nouvelles. Elle demeure quelque peu sentimentale par rapport à ses mythes, à ses jeux de miroirs et d’inventions. La fantaisie religieuse, qui a voulu ancrer la création dans le fait humain n’oublie pas le masque de ses écritures. Et cette mise en scène mettant en rapport l’Histoire et la Religion est une course vers le but ultime de l’anthropocentrisme : l’éternité. Une peur de l’oubli, de l’abandon est inhérente à l’humanité, elle est la griffe constante de son absolu. C’est pour cela que la présence des génies dans la lignée humaine est si importante.  Le « génie » perpétue l’idée que l’humanité est « parfaite » et qu’elle peut engendrer des rejetons qui la feront vaincre la mort et le temps. 

Une précision est obligatoire. Le « génie » est extrêmement difficile à définir, puisqu’il est culturellement subjectif. A quelques exceptions comme Mozart, Shakespeare ou Einstein considérés comme « géniaux » par tout le monde, la perception évolue selon les époques. Prenons l’exemple de Mozart ou de notre Kreutzer, enfants prodiges à une époque où la sensibilité était de mise, et qui au XXIème siècle sauteraient de classes, seraient invités dans des soirées Thémas sur Arte et deviendraient des éminences consultées, programmées et applaudies ; confirmés dans leur stature de supériorité. Au XVIIIème siècle en revanche, un Mozart ou un Rodolphe Kreutzer étaient considérés comme des « singes savants » soumis au divertissement.

Alors, pourquoi cette phrase de Madame de Théïs ?  le génie se respire, on apprend à devenir génial ? Citons la très belle phrase de Sacha Guitry, inféodé à Mozart : « Si Mozart était né chez un menuisier, il aurait été le plus grand menuisier de son époque ». Tout est alors une question d’environnement, d’époque, d’approche ou bien de sensibilisation. Sauf que la sensibilisation ne s’apprend pas. Elle demeure un mystère inné. Le « génie » est vraisemblablement douleur et destruction. La sensibilité est la force qui meut le génie, qui communique, le vecteur qui relie les esprits. Être sensible est tout simplement être vivant, et évidemment cela n’a rien à voir avec le génie.

Si nous nous attardons quelque peu sur ces questions, c’est que Rodolphe Kreutzer fut l’un des rares musiciens à être tout de suite considéré comme un génie dès son plus jeune âge.  Largement oublié depuis, on ne gardait son nom que sur l’une des plus belles sonates d’un certain Beethoven, alors que si sa musique épouse les canons de son époque, le dramatisme et la puissance de ses partitions la rendent rugueuse, âpre,  vibrante de force, loin des petits menuets sautillants ou des intrigues débordantes de bons sentiments.

Recréer La Mort d’Abel ouvre beaucoup de portes de réflexion. La première est la notion de combat intérieur dans l’esprit du « génie ». Les magnifiques fresques de Saint-Sulpice pour Delacroix, le soliloque débordant et irrépréhensible de Molly dans Ulisses de Joyce ou Le Combat avec le Démon de Zweig sont des preuves de l’existence de cette anomalie anthropologique.  La Mort d’Abel est encore un combat à plusieurs degrés : le divin contre le profane, le créateur contre le destructeur et notamment l’autodestruction de Caïn.

Dans l’intrigue du livret de cette Mort d’Abel nous sommes confrontés à une double morale :  le crime de Caïn n’est pas aussi fort que dans des oratorii plus anciens (tel Il primo omicidio de Scarlatti), c’est finalement un dénouement dramatique, un révélateur du caractère antihéroïque du protagoniste.  De plus le titre de la tragédie est cohérent avec cette idée, il ne s’agit plus de condamner l’acte de Caïn (comme dans Il primo omicidio) mais de minimiser, voire de justifier celle-ci. C’est-à-dire, c’est la Mort d’Abel qui va rendre Caïn intéressant.

Et Kreutzer nous rend cette œuvre avec une partition mêlant fougue, douceur et raffinement chantant le crépuscule de la « tragédie lyrique », quand bien même l’œuvre n’a structurellement que peu de choses à voir avec le modèle lullyste. Le personnage de Caïn est développé avec une psychologie incroyable. On pourrait quasiment plaindre son sort de vilain petit canard. Il est victime de la fatalité plus que de la justice divine et semble d’un humanisme total, un rôle complet.

Guy van Waas qui nous a offert des moments de poésie dans ses incursions dans Grétry, Gossec ou Dauvergne, revêt les sombres nuances d’une partition crépusculaire.  Tout en accord avec cette limite antihéroïque de Caïn, le chef belge arpente cette Mort d’Abel avec fougue et précision, rendant les instants pathétiques plus profonds et une transparence aux temps dramatiques. Les Agrémens, configurés en grand effectif épousent la ligne dramatique de l’œuvre. Nous pouvons dire un grand bravo à cette excellente réalisation.

La fourchette des solistes est en revanche plus inégale. En tête d’affiche et méritant largement sa place, Jean-Sébastien Bou se révèle un acteur d’une puissance incroyable. Il ne démérite pas dans les récits et franchit sans aucun mal la ligne vocale dans les airs d’une extrême tension dramatique. Le combat que mène Caïn contre lui-même est parfaitement évoqué par sa voixFace à lui, le doux Abel convient parfaitement au ténor délicat de Sébastien Droÿ, touchant dans les inflexions un peu mièvres du personnage et rayonnant d’innocence frôlant la naïveté.  Sébastien Droÿ s’illustre ici dans le genre élégiaque et convient tout à fait pour le rôle sacrificiel d’Abel. 

Dans le trio féminin, la Méala de Katia Velletaz est intéressante mais ne développe pas davantage son rôle dans l’intrigue. Nous restons un peu sur notre faim aussi avec la trop sage Yumiko Tanimura, dénotant une jolie voix et un engagement dramatique trop faible. Dans le rôle d’Eve, Jenifer Borghi ne nous enchante guère, en raison d’un timbre plat, manquant de force de conviction, de relief et de sensualité pour un rôle exigeant tel que la mère de l’humanité.

Dans un autre registre, Pierre-Yves Pruvot se montre incroyable en Adam. Sa voix de baryton à la fois tonne et plonge l’auditeur dans le rôle fatidique du père des hommes. Nous retrouvons sa prosodie ingénieuse et parfaite et sa musicalité hors pair qui nous ravit dans le récital qu’il donna à Versailles en 2008. En partenaire diabolique, Alain Buet fait d’Anamalech un personnage complexe, haut en couleur, intéressant car doté d’un certain cynisme. L’incarnation se révèle ainsi équilibrée et profonde.

En franc dialogue avec les solistes, l’incroyable Chœur de Chambre de Namur s’illustre par son homogénéité, sa théâtralité et ses couleurs. C’est un chœur qui échange d’une seule voix avec le destin tragique des personnages, fait partie du drame et le commente, tel le chœur des anciennes tragédies.

Face à l’amour fraternel sincère d’Abel, Caïn répond avec violence dans le combat éternel de l’amour et la haine. Abel est sacrifié pour rendre Caïn quasiment héroïque. Abel est à la fois son antithèse et son jumeau, l’excès de Caïn n’est pas un crime, c’est une libération. Abel est sacrifié sur l’autel du génie.

Ce même « génie » que notre époque nous impose comme finalité, comme but jalousé et inatteignable est en fait le Moloch qui cannibalise les rapports à autrui.  Tournons le dos à cette notion proche du romanesque et contentons-nous d’admirer l’humanité qui transpire derrière les choses simples. Les pires actes de l’humanité, qu’ils soient sans importance comme une rupture amoureuse ou à l’ampleur d’un génocide sont provoqués par la peur de disparaître, la peur de la mort qui est malgré tout, un gage d’éternité.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : bon enregistrement. Pas de remarques particulières