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C’est la faute à Voltaire

31 décembre, 2012

Charles-Simon CATEL (1773-1830)

Sémiramis

 

Tragédie lyrique (Paris, 1802)

Sémiramis : Maria Riccarda Wesseling, mezzo-soprano
Azéma : Gabrielle Philiponet, soprano
Arzace : Mathias Vidal, ténor
Assur : Nicolas Courjal, basse
Oroès : Andrew Foster-Williams, basse
Cédar : Nicolas Maire, ténor

Le Concert Spirituel
Direction Hervé Niquet

2 CDs livre-disque, enregistré en concert le 25 Juillet 2011 à Montpellier, Glossa, 2012.

Janvier – Février 2013. Nous le disions du côté des concerts avec la résurrection de l’Andromaque de Gretry, l’Amadis de Gaule de Jean-Chrétien Bach, le Renaud de Sacchini ou encore le Thésée de Gossec, sans même mentionner la Mort d’Abel de Kreuzer, l’heure est à la tragédie lyrique. Non pas celle que nous autres baroqueux connaissons bien, du monopole lullyste aux créations tardives de Rameau, mais à cette tragédie lyrique entre modernité et tradition, qui avec la réforme gluckienne tourne déjà ses regards vers le langage classique voire romantique. C’est le cas pour cette Sémiramis de Charles Simon Catel, créée l’an X au Théâtre des Arts, en d’autres termes en 1802 à l’Opéra de Paris avec d’impressionnants décors exotiques dus à rien moins que l’architecte Percier. Comme l’explique avec élégance Benoît Dratwicki, le livret tiré de Voltaire s’inscrit dans la résurgence nostalgique du grand style, avec soit la réutilisation de livrets de Quinault et consorts (Armide de Gluck, Thésée de Gossec, Amadis de JC Bach, Proserpine de Paisiello…), soit l’adaptation de grandes tragédies (Andromaque de Grétry). Pourtant, son spectre très shakespearien, la présence de merveilleux, l’absence d’unité de lieu, la recherche voulue d’un certain orientalisme éloigne résolument Sémiramis de l’épure classique, et sa pléthore de personnage, de décors grandioses, au service d’une intrigue un peu boursouflée s’avère finalement convenir assez à une tragédie en musique et à la pompe que le genre déploie.

Musicalement, Hervé Niquet a exhumé une partition du plus haut intérêt, dont beaucoup soulignent les accents préromantiques, la rareté des airs, les nombreux morceaux d’ensemble, l’orchestre compact et serré parfaitement rendu par le Concert Spirituel. Les interventions brutales des cuivres, l’extrême magnificence – non dénuée par moments de lourdeur grandiloquente – n’est pas sans rappeler le Thésée de Gossec. Toutefois, la fluidité des récitatifs accompagnés, le dramatisme de l’ensemble, le jeu de tension et de – brefs – répits et surtout l’attention portée à la prosodie, l’homophonie franche des chœurs, de même qu’une certaine candeur mélodique rappellent le langage post-lullyste, comme un Dauvergne le pratiquait au Siècle des Lumières finissant. La Marche des Prêtres, avec son basson funeste et mélancolique, porte en elle un sourire ramiste, et l’art de la simphonie. L’air initial d’Azema campe le décor et déchaîna les critiques : la mélodie d’abord simple, presque digne d’une cavatine lullyste se mue soudain en ébouriffante démonstration de modulations sophistiquées, entrecoupée par le chœur, rappelant que le jeune compositeur d’alors 32 ans venait de publier son Traité d’Harmonie. Il résulte de ces prétentions un langage complexe voire savant, où l’apparente simplicité se dissipe souvent dans des développements plus sinueux. Et pourtant, les leitmotiv, les répétitions, la carrure générale permettent d’éviter l’écueil de la démonstration théorique, et ne renient pas l’hédonisme du beau chant.

Le casting assemblé par Hervé Niquet s’avère excellent par son homogénéité, l’intelligibilité des récitatifs et la cohérence stylistique, à l’inverse de l’équipe de la création partagée entre les Anciens pratiquant un style réputé criard et ampoulé, et les Modernes plus belcantistes. Si Gabrielle Philiponet a un peu de mal dans les aigus tendus, conférant à son personnage une certaine fragilité que renforce son vibratello (duo « de tant d’amour » avec Arzace ou air « Que l’éclat de votre naissance » heurté), la Sémiramis de Maria Riccarda Wesseling, au médian de velours, riche et dense, à la prestance de tragédienne, insuffle à l’ensemble une dimension véritablement grandiose et impériale. Son récitatif du premier acte « J’avais cru que ces dieux » fait valoir son art du phrasé, l’intensité de son incarnation repoussant sans peine les hordes orchestrales (la captation est bien équilibrée sur ce point), tandis que l’acrobatique « Maîtresse de mon diadème » possède une grâce étonnante en dépit des convolutions de sa mélodie. L’Arzace de Mathias Vidal, noble, galant et héroïque déploie son timbre agréable et son agilité extravertie comme dans son triomphant « Oui, je viens des champs de la gloire », et le sort le préserve ainsi des sombres machinations de l’Assur de Nicolas Courjal, au rôle trop bref pour apprécier sa basse chaleureuse et plaintive.

Mais encore une fois, ce qu’il faut louer et retenir, c’est bien une performance collective, devant le peu d’airs et leur concision. Les ensemble sont menés avec entrain et urgence, à l’image du finale du second acte, presque mozartien, et Niquet fait de cet opéra un concentré moderne et incisif, pressé et compressé, haletant et forcené. Le chœur du Concert Spirituel, superbe de caractérisation, sait passer des vivats du peuple à la ferveur mystique des mages, ou encore se muer en troupe de conjurés murmurant dans « le mystère et le silence », et contribue à l’atmosphère sombre et étrange de l’œuvre, à sa tension sauvage et pourtant ciselée. Pont entre la tragédie lyrique gluckienne encore nimbé de quelques accents du spectre lullyste, Sémiramis surprend par l’habilité de sa composition, son audace farouche sans être choquante, sa fermeté d’airain évitant de justesse la pompe creuse, sa hâte qui parvient tout de même à ébaucher une atmosphère exotique et angoissante sous les ors d’un orchestre coloré et rutilant. Une réalisation confondante à connaître assurément.

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation claire et précise, manquant un peu de chaleur.