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« J’ai perdu ce que j’aime. Seigneur, pour moi tout est perdu », Charpentier, David & Jonathas, Arts Florissants, Christie – Opéra Comique, 24/01/2013

Publié dans : Concerts - Critiques
24 janvier, 2013

Charpentier, David & Jonathas

Les Arts Florissants, dir. William Christie

© Isabelle Carecchio pour l’Opéra Comique

 

Marc-Antoine Charpentier

DAVID & JONATHAS
Tragédie biblique en cinq actes avec prologue
Livret du Père François de Paule Bretonneau
Créée le 28 février 1688 au collège Louis-le-Grand à Paris

Distribution

David, Pascal Charbonneau
Jonathas, Ana Quintans
Saül, Arnaud Richard
Joabel, Krešimir Špicer
Achis, Frédéric Caton
La Pythonisse, Dominique Visse
L’Ombre de Samuel, premier guerrier, Pierre Bessière

Orchestre et chœur des Arts Florissants
Direction musicale, William Christie
Mise en scène, Andreas Homoki
Scénographie, Paul Zoller
Costumes, Gideon Davey
Lumières, Franck Evin

Production, Festival d’Aix-en-Provence 
Coproduction, Opéra Comique, Théâtre de Caen
Ensemble associé, Les Arts Florissants avec le soutien de la Selz Foundation

24 janvier 2013, Opéra Comique, Paris.

Que voici une année faste pour Charpentier, avec la recréation, avec mise en scène s’il vous plaît, de plusieurs de ses principales œuvres, à savoir ses deux seuls opéras la tragédie biblique David & Jonathas mise en scène par Andreas Homocki que nous avions chroniquée lors des représentations aixoises et que nous redécouvrons à l’Opéra Comique, la fascinante Médée de Pierre Audi de cet automne au TCE, et très bientôt l’Actéon plus modeste, sous la baguette d’Emmanuelle Haïm à Dijon.

Comme notre confrère l’avait décrit de manière détaillée lors de son article aixois, Andreas Homoki livre ici une vision originale et forte de l’œuvre, et se tire admirablement bien du livret du Père Bretonneau, dont l’écueil réside dans les circonstances d’origine de la création de David & Jonathas, qui était destiné à être joué en intermède avec la tragédie Saül du Père Chamillart écrite en latin dont il nous reste l’argument. Il en résultait un immense monument en 11 actes (!) et surtout une dichotomie entre les scènes d’action, pratiquement toutes regroupées dans Saül, et les affects des personnages dans David & Jonathas. En outre, David & Jonathas permettait de compléter et de complexifier le portrait des personnages, notamment grâce à son changement de point du vue, puisque mis à part le Prologue et l’acte III, l’action se concentrant sur le camp des Philistins. Le passage du latin déclamé au français chanté devait déstabiliser les heureux spectateurs du théâtre de Jésuite du Collège Louis-le-Grand, où l’œuvre fut créée en 1688. Ajoutons que cette forme particulière alliant musique et texte, si elle trouve ses prémices dans l’Hermenegildus du Père Boucher (1664) se fixe en 1684 avec Eustachius martyr / Eustache.

© Isabelle Carecchio pour l’Opéra Comique

Mais revenons à nos moutons, c’est le cas de l’écrire, puisque Homoki a choisi de situer l’action dans « un environnement rural méditerranéen » indéterminé, mais qui rappelle furieusement les Balkans de la première guerre mondiale, où coexistent deux peuples distincts, dont l’un paraît de confession musulmane. La sobriété du décor – que les détracteurs qualifieront de boîte de sapin Ikea – le soin apportés aux costumes par Gideon Davey avec leurs teintes pastel et souvent terreuses, éloignent l’œuvre de toute pompe, et escamotent même les occasions de grand spectacle offertes par les divertissements et autres grandes séquences (mis à part le prologue infernal). A cet égard, l’absence de bataille finale est symptomatique, nous y reviendrons puisqu’il s’agit là de la plus nette réserve que nous émettons quant à la relecture du metteur en scène. L’ensemble en ressort remarquablement recentré sur la tragédie intime entre Säul, David et Jonathas, dans le cadre d’une paix incertaine entre deux peuples cohabitant dans le même espace (cet aspect est extrêmement mis en avant, si bien que l’un des spectateurs a fait partager son indignation face à une « transposition dans un kibboutz » ce qui est inexact et réducteur). Les espaces comme autant de boîtes coulissantes, se composent, se décomposent et se recomposent, les pièces changeant de hauteur et de largeur, parfois au gré des sentiments des personnages comme lorsque Saül oppressé et paranoïaque voit les murs littéralement se refermer sur lui. On regrettera cependant l’abus de ce dispositif intéressant qui finit par distraire le spectateur, d’autant plus qu’il est doublé de tombers de rideau à la manière de fondus au noir qui interrompent abruptement  voire prématurément les scènes (sans mentionner le savoureux problème technique d’une porte bloquée qui ponctua la représentation).

© Isabelle Carecchio pour l’Opéra Comique

 

De plus, Andreas Homocki a ajouté un passé à ses personnages, n’hésitant pas à s’écarter du texte biblique ou de la tragédie de Chamillart, notamment par le biais de flash-backs où il est suggéré, pendant les pièces instrumentales, que c’est l’épouse de Saül qui a accepté d’accueillir David et qu’à la mort de cette dernière, Saül chassa le guerrier de son toit. C’est là à la fois la force et la faiblesse de cette lecture : la tragédie biblique redevient avant tout histoire familiale intime et émouvante dans un contexte épuré où le belliqueux et le religieux ne sont pas escamotés mais demeurent fortement en retrait. La bataille finale de l’acte V est ainsi totalement altérée, et se transforme en raid de Joabel assassinant Jonathas, tandis que Saül et David se battent seuls lors d’une empoignade inégale devant les peuples assemblés (et pacifiques). Le tableau ultime laisse cependant entrevoir leur scission.

La plateau est dominé par le superbe Saül maladif et confit de jalousie haineuse d’Arnaud Richard qui prend la relève de Neal Davies (Prologue placé après l’acte III époustouflant de théâtralité, même si nous protestons contre cette translation qui prive la pièce d’une menace présente d’emblée) etle Jonathas peu androgine mais terriblement touchant d’Ana Quintans qui fait montre de ses aigus lunaires et de sa projection droite et sensuelle (« A-t-on jamais souffert » superlatif). L’ambigüité de l’amitié entre David et Jonathas, amitié indéfectible, amour de Dieu, attirance homosexuelle, n’est heureusement pas surexploitée. La grande déception provient de la prestation de Pascal Charbonneau, visiblement fatigué pour cette dernière représentation, et qui a dénoté une émission instable, des aigus forcés, et un vibratello constant. Krešimir Špicer campe un Joabel emporté, Frédéric Caton un Achis rusé et tempéré, et Dominique Visse retrouve avec verve et délectation son rôle de La Pythonisse. Le chœur des Arts Flo, fidèle à lui-même, à la fois souple et puissant ponctue de ses interventions le drame (grandiose scène de déploration finale) tandis que dans la fosse William Christie mène avec une élégance digne un orchestre dense et opulent, doté de cordes et de bois très colorés, aux articulations plus directes et incisives que dans sa version de 1988 (Harmonia Mundi).

Viet-Linh Nguyen

Site officiel de l’Opéra Comique