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Regrets éternels (Charpentier, La Victoire de Milan – Ensemble Correspondances – Ambronay, 13/09/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
14 septembre, 2014

Marc-Antoine Charpentier – La Victoire de Milan

Ensemble Correspondances

Festival d’Ambronay 2014

 

© CCR Ambronay - Bertrand Pichène.

© CCR Ambronay – Bertrand Pichène.

Motet pour les trépassés H.311
Leçon de ténèbres H.120
Ouverture pour un reposoir H.523
Messe pour les trépassés H.2 

Elévation Famem Meam H.408
La Peste de Milan H.398
Ouverture pour le sacre d’un évêque
Te Deum H.147 

Ensemble Correspondances, choeur et orchestre
Sébastien Daucé, clavecin, orgue et direction

Samedi 13 septembre 2014, Abbatiale d’Ambronay dans le cadre du festival d’Ambronay

NdLR : Nous avions pu apprécier les interprétations de l’Ensemble Correspondances, à la fois chez Boesset (ZZT)et même Charpentier (ZZT), ce dernier opus discographique ayant même été élu Muse du Mois à sa parution. De même le tout dernier opus « Motet pour la Chapelle d’un Prince » (Harmonia Mundi) a reçu notre Muse d’Or. Toutefois, lors de ce concert, nous nous n’avons guère été convaincus en raison d’une profonde divergence sur l’approche interprétative et non sur la qualité remarquable des musiciens, et c’est ce ressenti que notre correspondant à Ambronay souhaite partager avec vous, de sa plume alerte. Nous espérons que cette pluralité de points de vue, y compris au sein d’un même magazine, montrera à nos lecteurs à quel point les partis-pris d’exécution peuvent être sujets à débats, et font toute la richesse de la musique. 

L’ensemble de la communauté baroqueuse s’unit pour vous faire part du décès malheureux de notre ami et grand compositeur :

MARC-ANTOINE CHARPENTIER

Les obsèques eurent lieu à l’Abbatiale d’Ambronay le Samedi 13 Septembre 2014 à 20h30.  Nous remercions nos amis baroqueux de s’abstenir d’évoquer David et Jonathas, Médée ou toute musique qui puisse éveiller le mort.  Seule la délicate révélation des antiennes O sera acceptée, mais chuchotée à mi-voix et accompagnée à l’orgue par Sébastien Daucé.

Ce soir à Ambronay, Charpentier reposait sur l’autel. Nous le songions vivant et prêt à nous séduire à nouveau, hélas, la tragédie le vit crouler sous le poids d’une pile de partitions sacrées. Sébastien Daucé et son Ensemble Correspondances ont essayé en vain de le sauver des débris, le mal était fait.

Parlons de M. Daucé, le nouveau Messie des musiques sacrées. La discographie nous a révélé une approche quiétiste et inspirée de la musique du plus jubilatoire des compositeurs français. J’ai cédé, hélas, à la tentation d’entendre Sébastien Daucé et Correspondances dans ce qu’il fait, vraisemblablement, le mieux. Pouvait-il s’attendre à la descente d’un mur opaque sur les dorures de la musique de Charpentier ?  

Simon Vouet, Les muses Uranie et Calliope	(1634), huile sur toile, 79,8 X 125 cm.	©National Gallery of Art, Washington D.C. / Wikimedia Commons

Simon Vouet, Les muses Uranie et Calliope (1634), huile sur toile, 79,8 X 125 cm. ©National Gallery of Art, Washington D.C. / Wikimedia Commons

L’Ensemble Correspondances est indiscutablement une phalange de très très haute qualité, doté d’instrumentistes d’un niveau irréprochable et d’une discipline de fer. Que ce soient Louis Creac’h et son violon splendide ou Myriam Rignol, remarquable à la basse de viole ou les voix superbes de Caroline Weynants, Lucile Richardot, Etienne Bazola et Stephen Collardelle. Le programme était fort alléchant avec des œuvres que l’on n’entend jamais et au texte puissant et dramatique. D’autant plus grande notre déception !

Nous ne retrouvons plus les ors dignes de Simon Vouet, ni l’émotion naturelle et chère à la Contre-réforme voulue par la Rome où il se forma.  Juste une dalle blanche, marmoréenne et froide. Le cœur de Marc-Antoine Charpentier fut emporté bien loin de là. 

La première partie de la cérémonie fut une série de lamentations dont la beauté fut cachée sur un pathos exagéré qui lissa efficacement les défauts, mais aussi, du coup, les particularités de chaque pièce. La lecture geignarde de ces musiques n’apporta qu’une émotion bien pauvre. L’oraison funèbre ne souleva que quelques soupirs ça et là, mais pas plus.

Pour la deuxième partie, notre oreille s’impatientait avec les rares partitions dont la Peste de Naples, mais las ! Encore une fois des lignes claires, des mélodies plaintives et une sagesse de monastère. On s’est même demandé en regardant plusieurs fois le livret si la pièce était la même que les précédentes.  Sébastien Daucé chercherait-il a nous faire redécouvrir Charpentier ou finalement à le rendre indigeste en le banalisant ? 

Triste soirée, comblée de recueillement au cœur de l’été finissant. Ambronay enterra Charpentier avec la pompe contrite organisée par Sébastien Daucé. Dans notre cœur la flamme des Te Deum, des « Notus in Judea est » , des Pastorales et des Assumpta Maria crépitait malgré tout, nous reviendrons sans doute réécouter Charpentier quand Christie, Niquet, Reyne ou Savall iront le réveiller sur les beaux coteaux du Bugey. 

Si beaucoup de gens sages souhaitent suivre Sébastien Daucé (ou d’autres Raphaël Pichon) sur le chemin de la vertu, je préfère, moi, suivre les sybarites quitte à perdre mon âme et m’enivrer dans la passion qui rend la vie à la musique de Marc-Antoine Charpentier. 

Pedro-Octavio Diaz