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Christie vs. Hogwood pour un Orlando élégiaque

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
13 mars, 2006

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Orlando

Comparaison entre :

Angelica : Rosemary Joshua
Medoro : Hilary Summers
Dorinda : Rosa Mannion
Zoroastro : Harry van der Kamp 

Les Arts Florissants
Direction William Christie 

3 Cds, Erato, 1996

Muse : 5

  

Orlando : James Bowman
Angelica : Arleen Auger
Medoro : Catherine Robbin
Dorinda : Emma Kirkby
Zoroastro : David Thomas 

The Academy of Ancient Music
Direction Christopher Hogwood 

3 Cds, Decca, 1991

Muse : 3

 

Orlando est assurément l’un des opéras les plus originaux de Händel. Le livret, tiré du Roland Furieux de l’Arioste, sera bientôt suivi par 2 autres volets tout aussi réussis : Ariodante et AlcinaOrlando relate l’histoire classique du preux paladin Roland passionnément épris de la reine Angélique. Pourtant, celle-ci lui préfère la prince Médor et la jalousie obsessive du héros le conduit à une violente folie avant qu’il ne recouvre la raison grâce à l’intervention du mage Zoroastre (eh, oui, voilà la Flûte Enchantée avant l’heure). Lully ou Vivaldi entre autres ont déjà illustrés auparavant ce drame.

Chez Haendel, les excès amoureux et l’instabilité mentale du chevalier se reflètent dans une musique qui s’éloigne des canons de l’opéra seria traditionnel : le compositeur, tout en gardant le moule de l’opera seria, se permet de grandes libertés dans cette œuvre qui présente de nombreux da capo peu catholiques (dont 7 airs qui en sont  totalement dépourvus – aucun grand da capo dans le dernier acte, 3 duetti (duos libres), 7 récitatifs accompagnés, une alternance récitatif-air bouleversée. Ainsi, la grande scène de folie qui clôt l’acte II voit se succéder récitatif accompagné, lamento, danse, rondo, et cumule 7 tempi, et 5 mesures différentes dont du 5/8, mètre que Bela Bartok affectionnera quelques siècles plus tard.! Le soliste vedette Senesino fut d’ailleurs irrité par son faible nombre d’airs da capo et quitta Händel à la fin de la saison…  

La première version sur instruments d’époque de ce grand opéra est celle de Christopher Hogwood. C’est également son premier enregistrement d’opéra haendélien. Hélas, le chef anglais est trop placide pour un tel drame qu’il transforme en une succession de vignettes bien ciselées mais sans vie. Et les bruits de tonnerre enregistrés avec les machines d’époque de Drottningholm n’y changent rien : ce Roland là n’est point furieux. Choisir l’angélique (sans jeu de mots) James Bowman dans le rôle-titre relève du contre-emploi. Excellent amoureux transi, il peine dans ses airs de bataille (« Fammi combattere »), prend le thé lorsqu’il est censé se trouver au bord de la crise de nerf (« Vaghe pupille, non piangete, no »), séduit seulement dans le sommeil (« Già l’ebro mio ciglio »). A ses côtés, on distingue l’Angélique d’Arleen Auger (un peu fatiguée mais toujours aussi musicale) et la délicieuse Dorinda d’Emma Kirkby. Mais cela ne suffit hélas pas.

Avec l’arrivée de William Christie, on pouvait espérer que l’un des opéras les plus réussis d’Händel, digne de figurer aux côtés des TamerlanoRodelinda et autres Agrippina  trouve son enregistrement idéal. Ce n’est malheureusement pas le cas.

Il faut voir là deux raisons essentielles : l’incapacité de Christie à maintenir l’intérêt musical pendant le temps d’un air entier et son manque d’inspiration en général ; et le manque de couleur qu’il donne à une partition qui n’en manque pourtant pas. Cet enregistrement en live (mais sur deux soirées) bénéficie pourtant de bien des atouts et, une fois ces réserves faites, il faut avouer qu’on se trouve tout de même en présence d’un très bel enregistrement, à la distribution de haut vol.

On passera rapidement sur Harry van der Kamp qui se tire honorablement d’un rôle taillé sur mesure à l’époque pour la basse légendaire Antonio Montagnana. Ses graves puissants mais rocailleux sont à préférer à un David Thomas plus plat et mielleux chez Hogwood, et la basse se tire honorablement d’airs qui ne manquent pas de virtuosité : « Combatti per la gloria » est bien chanté, mais manque de conviction (l’orchestre n’aide pas : vif ne veut pas dire martial) ; « Sorge infausta una procella » est beaucoup plus réussi, sans doute parce que plus abstrait de l’action. Les vocalises sont impeccables. En revanche, le timbre, déjà quelque peu ingrat, se perd encore plus dans les récitatifs qui manquent aussi de conviction.

Rosemary Joshua campe une Angelica amante souvent élégiaque mais ne parvient pas réellement à nous convaincre dans les airs qui réclament plus de vivacité. On se délectera donc de « Verdi pianti » et de « Così giusta è questa speme » (malgré des hautbois d’une platitude extrême) et lui pardonnera un « Non potrà dirmi ingrata » un peu trop gentil : si elle accentue le côté troublé de l’héroïne, c’est tout de même d’un air vif qu’il s’agit ; quand elle se ment, elle est moins charmante que son Medoro.

Rosa Mannion est délicieuse en bergère tantôt comique – même si le côté comique aurait pu être un peu plus marqué – tantôt plus tragique. Le timbre, proche de celui de Rosemary Joshua, est plus léger, mais aussi plus doux, et convient à merveille. Elle sait en outre mieux varier sa palette expressive, et sa virtuosité, sans confondre, se laisse admirer dans « Amor è qual vento ». Sa participation au magnifique trio – qui l’oppose en réalité au duo Angelica-Medoro – est remarquable de sincérité et de crédibilité.

Hilary Summers prête sa voix douce comme le miel à l’amoureux Medoro pour notre plus grand plaisir. On peut parfois se demander si l’on a affaire à un contre-ténor ou à une contralto, ce qui est toujours appréciable dans un rôle travesti. Les airs lents comme le sublime « Verdi allori » lui permettent de mettre en valeur un timbre particulièrement chaud au vibrato régulier. Non moins sublime, « Se il cor mai ti dirà » nous montre un Medoro enjoleur plus que séduisant : et l’on comprend la pauvre Dorinda !

Enfin, last but not least, Patricia Bardon. Elle aussi est doté d’un timbre chaud, mais le vibrato est plus gênant. En outre, elle en joue avec moins d’adresse dans un rôle plus difficile. Ainsi, la scène de la folie (« Ah ! stigie larve ») souffre du blanchiment (voulu, sans doute pour imposer un certain dramatisme peu efficace en réalité) qui lui est imposé. Les vocalises sont quelque peu scolaires (« Fammi combattere »). Et puis avec tout cela, un grand manque de conviction. Heureusement, les airs lents sont magnifiés : Patricia Bardon y laisse en effet la ligne se nourrir de son timbre – il suffit d’écouter l’air d’entrée d’Orlando pour s’en convaincre. Ajoutons qu’elle réussit souvent très bien les changements d’atmosphère, nombreux dans sa partie : la fin de la scène de la folie (« Vaghe pupille ») et l’air « Già la stringo » en sont des preuves éclatantes, et l’on découvre finalement l’incarnation assez remarquablement d’un Roland dépressif et cyclothymique. Songeuse ou explosant de rage, la mezzo-soprano et son timbre viril se laisse aller à des da capo délirants presque anachroniques, change de mesure comme de chaussette (d’où quelques décalages parfois avec l’orchestre), apparaît totalement effrayante et imprévisible pour le meilleur et pour le pire.

A l’exception, notable certes, d’Harry van der Kamp, il convient d’ajouter que tous les solistes de William Christie nous offrent de très beaux récitatifs secs, plus – Hilary Summers, Rosa Mannion et dans une moindre mesure Rosemary Joshua – ou moins – Patricia Bardon – dramatiques, et des récitatifs accompagnés tous réussis ; c’est en effet là que William Christie et Les Arts Florissants donnent le meilleur d’eux-mêmes.

Le traitement du tercetto de l’acte I traduit bien la différence de perception entre Christie et Hogwood. Chez Christie, Médor et Angélique consolent tendrement Dorinda de sa déception amoureuse au sein d’un écrin orchestral d’une remarquable suavité. Chez Hogwood, les deux amants se moquent ironiquement de la pauvre jeune fille sur un rythme dansant et segmenté.  

Pour conclure, à moins d’être un fan de James Bowman – bien meilleur dans le Giulio Cesare de Malgoire (Astrée) tant décrié à l’époque de sa parution en 1995 – d’Arleen Auger et d’Emma Kirkby, à moins de préférer la contemplation à l’action, la version de William Christie s’impose aisément. Il reste néanmoins de la place pour d’autres lectures (avis aux René Jacobs, Alan Curtis, Ottavio Dantone…)

Viet-Linh Nguyen & Loïc Chahine

Technique : Prise de son plus lointaine mais plus pure chez Hogwood, live de chez Christie oblige.