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Cinéma : la tiare et le pinceau

Publié dans : Actualités - Brèves
1 avril, 2011

L’Extase et l’agonie

The Agony and the Ecstasy

1965 – Etats-Unis  – 2h18 , réalisation : Carol Reed
Charlton Heston (Michel-Ange), Rex Harrison (le pape Jules II)

« Il peindra ou il sera pendu ! »

1508, entre deux batailles, le Pape Jules II – qui a perdu sa barbe mais non sa superbe sous les traits césariens de Rex Harrisson qui retrouve une caractérisation impérieuse proche de l’ironie mordante de son conquérant antique de chez Mankiewicz – commissionne Michel-Ange afin de repeindre le plafond de la Sixtine. En dépit de quelques inexactitudes historiques (par exemple la présence des fresques latérales d’Arrigo Paludano et Matteo da Lecce alors qu’elles n’étaient pas encore peintes à l’époque de l’action, ou encore l’artiste peignant allongé perché sur son échafaudage massif) et de quelques fonds maladroits en trompe-l’œil représentant l’avancement des travaux de Bramante à Saint-Pierre-de Rome, force est d’admirer l’opulence de la reconstitution – notamment cette Sixtine en devenir reconstruite fidèlement à Cinecittà – et la beauté des costumes, tant des tenues ecclésiastiques que militaires. Rarement avant le Métier des Armes d’Olmi avons nous vu traité avec tant de probité les admirables armures d’apparat.

Mais l’essentiel n’est naturellement pas là, et après un premier quart d’heure un peu lourd, scandé par une musique digne de Ben-Hur (pour que Charlton Heston monolithique et bougon ne soit pas dépaysé ?), l’intégralité du film repose sur l’admirable et cinglant jeu d’acteurs entre un Pape despotique amoureux des Arts, défendant son territoire contre les invasions françaises, et un artiste perfectionniste et tourmenté, génial et désobéissant. La gouaille majestueuse du Pape s’oppose ainsi à l’insubordination bornée de son talentueux serviteur, en une succession de séquences d’une théâtralité accentuée par des dialogues littéraires, que certains aujourd’hui considèreront comme peu naturels, mais qui demeurent superbement troussés et délivrés avec conviction de « Comment oses-tu marchander avec ton souverain pontife ! (…) » à « j’avais prévu un plafond, il a conçu un miracle ».

On citera dans ce long-métrage à grand spectacle (filmé en Todd-AO 2:20 s’il vous plaît) – qui paradoxalement s’envole davantage au cours des échanges intimistes – plusieurs séquences d’anthologie comme celles où le Pape se faufile nuitamment en catimini dans sa Chapelle pour admirer « son » plafond et se fait surprendre par l’artiste, ou encore celle où sur le champ de bataille Jules II se défait de sa cuirasse afin de pouvoir admirer les esquisses du sculpteur dont il a voulu faire un peintre, alors que pleuvent les boulets. Et alors que le film s’achève en 1512 sur la Sixtine dévoilée et un public peu attentif à la cérémonie liturgique, on ne peut que sourire tandis que le Pape Jules se demande malicieusement s’ « il ne faudrait pas faire quelque chose pour le mur décrépi au-dessus de l’autel ». Ce vœu sera exaucée par une commande de son successeur Clément VII. La direction de Carol Reed est étonnamment conventionnelle pour le maître du Troisième homme, et le spectateur s’approchera plus de l’extase que de l’agonie à la vision de ce film injustement oublié.

V.L.N