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Come again

Muse4
4 novembre, 2013

« To touch, to kiss, to die »

English Songs

Liste des airs

Henry PURCELL (1659–1695)
If music be the food of Love
She loves and she confesses too
I attempt from love’s sickness
Music for a while
A New Ground in E Minor for harpsichord
Sweeter than roses
Oh Solitude! My sweetest choice!

Anthony POOLE (c. 1629–1692)
S. Justinas for viola da gamba solo 

Nicola (I) MATTEIS (c. 1650–1703?)
A Collection of New Songs, 1696/99
No, you never loved like me
Come, my dear
It is not Celia in our pow’r
In vain, Clorinda, you prepare
When I Corinna’s pity would implore
No, my Cloe, let us leave this place

John DOWLAND (1563–1626)
Lachrimæ Pavan 
Come again  
I saw my Lady weep  
Flow my tears  
Say love if ever thou didst find 

Valer Barna-Sabadus, contre-ténor
Olga Watts, clavecin
Axel Wolf, lute
Pavel Serbin, violoncelle 

66’57, Oehms Classics, 2013.

Valer Barna-Sabadus compte désormais parmi les étoiles montantes du cercle restreints des contre-ténors : depuis son concert versaillais de la Didone Abandonata puis son récital Hasse (Oehms Classics), l’Artaserse de Vinci (Virgin), les foules ont découvert cet artiste roumain aux aigus métalliques et lunaires, agile mais rêveur, poète fragile et paradoxalement virtuose, dont le charme ambigu n’est pas sans rappeler celui d’un Jaroussky en moins angélique. C’est donc avec impatience que nous nous sommes saisis de cet opus dédié aux songs anglais, avec une sélection personnelle des incontournables figures de Purcell et Dowland, mais aussi un détour plus inattendu du côté de Nicola Matteis. Le résultat de cette balade embrumée est charmant quoiqu’inégal ; mais il faut dire que VBS affronte les portraits d’anthologie, quasi-mythiques, qu’un Alfred Deller, Paul Esswood ou Andreas von Ramm ont déjà dressés.

Dès le « If Music be the food of love », l’on distingue déjà ce qui fera la force et la perte de cet enregistrement : la voix agile et assurée de Valer Barna-Sabadus, aux aigus libérés, à l’émission stable et hédoniste, fait partager non l’image d’un conteur, mais celle d’un chanteur talentueux et conscient de sa valeur, se frottant avec délectation aux mélismes, attaquant avec énergie les phrases. Du coté du continuo, trop fourni le clavecin d’Olga Watts, très volubile, de même que le violoncelle de Pavel Serbin un peu trop direct (pourquoi ne pas admettre une viole ?), contribuent à minimiser l’apport du luth délicat d’Axel Wolff pourtant indispensable à ce répertoire (cf. sa Lachrimae Pavan de Dowland fragile et cristalline). Ô interprétation sensuelle et joyeuse, d’une vivacité franche, extravertie et virtuose, ragaillardie et rajeunie de notre spleen britannique !

Mais il manque une dimension fondamentale à ces songs de Purcell, et l’impression de malaise grandit au fur et à mesure que le récital déroule sa réussite musicale, étale les mesures de ce « I attempt from love’s sickness » si dansant, explose dans les passages obligés du « Oh solitude! » ou du « Music for a while », se gorge de mélodies d’une superficialité perturbante. Cette lacune, c’est celle du pouvoir du mot, de l’évocation, du texte, de l’affect. Ce manque, c’est celui du rêve, du murmure, du changement de ton de la galanterie légère au désespoir larvé, de l’invocation allégorique à la larme contenue. Là où un Deller savait camper d’une syllabe ou d’une hésitation tout le trouble d’un amoureux déçu, là où Esswood avec une élégance et un tact remarquables savait aller entre les portées, trop souvent Valer Barna-Sabadus se contente de chanter les airs avec brio (« If Music be the food of love », Music for a while »), mais sans pénétrer l’âme qui les sous-tend, sans enfiler song après song les oripeaux d’une galaxie de compagnons de voyage. Et pourtant, c’est cette qualité qu’il avait démontré, presque à contre-courant dans les roboratifs da capos d’opéras italiens : la capacité au dévoilement et à la suggestion.

Alors, bien entendu, ces réserves globales ne valent pas forcément pour chaque morceau, et plusieurs sont à croquer : le « She loves and she confesses too » choisit résolument le triomphe à l’ironie, le « Sweeter than roses » à la délicatesse équilibrée, accompagné du seul luth au départ, au tempo ample, se révèle hypnotique et touchant. Après un superbe S. Justinias de Poole, où Pavel Serbin se montre sous le jour d’un sculpteur sensible et attentif, les New Songs de Matteis sont souvent plus satisfaisantes et dramatiques, à l’image du « No, you never love like me », très théâtral mais heurté, qui renoue heureusement avec un chant plus proche des intonations du langage, malgré des aigus tirés.

Enfin, le « I saw my Lady weep’ de Dowland de même que le fameux « Flow my tears » s’avèrent finalement pleins de pudeur et d’émotion, d’une générosité qui se consume de strophe en strophe, campant avec vérité les blessures lancinantes des agonies amoureuses. On trouve là une lecture magistrale, concentrée et puissante, très intime, entre déclaration et regrets, qui laisse entrevoir ce qu’aurait pu être un récital superlatif uniquement consacré à Dowland, et que nous appelons de tous nos vœux.

En définitive, voici ce « To touch, to kiss, to die » représente un essai : si les airs purcelliens peinent à convaincre en raison de leur mécanique lisse, l’incursion chez Dowland, pourtant ô combien difficile, est sensible et émouvante à souhait, et démontre soudainement et tardivement que le contre-ténor a gagné ses lettres d’introduction auprès de Brittania.

Viet-Linh Nguyen

Technique : prise de son équilibrée.