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Concerts à deux violes inégalables

Musemois
10 novembre, 2008

Monsieur de SAINTE-COLOMBE (c. 1640 – c.1700)

Intégrale des Concerts à deux violes esgales

 

Les Voix Humaines : Susie Napper (basse de viole à 6 cordes Barak Norman, Londres 1703) & Margaret Little (basse de viole à 7 cordes Bernard Prunier, Paris 1982 d’après Colichon)

4 CDs doubles, Atma classique, enr. 2001-2004

Extrait : Concert LIV : Chaconne La Dubois

Voici une critique bien tardive et que nous avions prévu pour l’été. Mais l’écoute de ce monument discographique de près de huit heures méritait bien qu’on prenne le temps nécessaire, et il eut été malhonnête de chroniquer cette intégrale unique des Concerts à deux violes esgales de Sainte-Colombe (sans doute le Parisien Jean de Sainte-Colombe comme les recherches de Jonathan Dunford tendent à le prouver) sans en avoir admirer toutes les facettes. Cette critique est  de surcroît un morceau à trois mains, deux autres paires d’oreilles n’étant pas de trop pour apprécier cette intégrale.

Mais commençons par le commencement, à savoir une docte parenthèse historico-musicologique. Les 67 concerts à deux violes égales de Monsieur de Sainte-Colombe sont contenus dans un manuscrit retrouvé en 1966, vraisemblablement copiés de la main d’un proche du compositeur sans doute peu après sa mort. Courtes suites de 3 à 6 pièces, écrites dans un nombre de tonalités réduites très majoritairement en mineur, les Concerts comportent des formes très variées, de la danse stylisée à la liberté de la quasi-improvisation. Les deux violes, comme l’indique le titre, dansent sur un pied d’égalité, échangeant tour à tour le rôle de soliste et d’accompagnateur, en une conversation raffinée. Bien que certains noms fassent référence à des contemporains, les pièces ne sont pas encore de réels « portraits » comme ceux des ordres de Couperin, mais plutôt des dédicaces ou des indications générales de climats.

Cette entreprise téméraire, pour ne pas dire périlleuse, d’enregistrer les 67 pièces à deux violes seules de Sainte-Colombe est une incontestable réussite. Et pourtant le pari n’était pas des plus aisés, car cette musique sensible et fine, difficile à jouer mais sans pyrotechnie spectaculaire, brillant par l’absence de la rassurante basse continue, aurait pu paraître incroyablement monotone sur la durée. D’ailleurs, même Jordi Savall et Wieland Kuijken n’avaient livré qu’un florilège de concerts choisis (Astree).

Susie Napper et Margaret Little ont décidé de croiser l’archet pendant plus de 3 ans, affinant au fur et à mesure leur lecture émouvante et mélancolique des Concerts. Le premier Concert « Le Retrouvé » conserve encore une certaine application, une sage retenue qui caractérise les enregistrements des débuts (la prise de son est également inférieure, moins spatialisée). Le phrasé est précis, articulé, mais il y manque une douce fluidité qui apparaîtra par la suite. Cependant, une qualité constante des deux artistes fait déjà surface, la beauté des timbres et leur fusion troublante qui rend souvent difficile de démêler chaque interlocuteur, un son chaud, intime, grainé, nimbé d’une tristesse vagabonde, souriant avec timidité, s’épanchant dans des sanglots silencieux. Et Susie Napper et Margaret Little ont une maîtrise technique incontestable qui leur permet de s’émanciper des embûches de la partition pour se concentrer uniquement sur le dialogue des voix, les inflexions, une manière personnelle d’allonger les notes de temps à autre. Les tempi sont ceux de la confidence, murmurant, sans violence aucune, amples et reposés. L’Ouverture du « Changé » (II) respire de douleur (avec quelques vibratos à propos), les Sarabande du tendre soupire (III), même le Ballet preste du « Badin » est plus introspectif que courtisan, seule la Chaconne des « Couplets » X se laisse aller à une virtuosité brillante et démonstrative.

Dès le volume 2 qui regroupe les Concerts XIX à XXXV, on sent que la vision des Voix Humaines a mûrie, s’est appropriée le langage de Sainte-Colombe avec plus de naturel et de profondeur. Les phrasés sont plus relâchés, plus changeants, plus audacieux avec des micro-ruptures d’atmosphère au sein des pièces, quelques arpèges rapides débouchant sur des tirés doucereux, des respirations qui laissent planer le doute, des graves solides et structurants résonnant longtemps après… La Gavotte en bourrasque du « Pensif » (XX) virtuose et fière illustre bien ce renouvellement, et l’irruption d’une once de légèreté voire de galanterie au sein de ce monde très austère (Menuet du « Villageois » XXI, Sarabandes de la Bourrasque XXVII). Ce Sainte-Colombe, aussi réfléchi mais moins sérieux, plus élégiaque (La Caligie XXV), plus pictural (« Le Trembleur » XXX) possède quelque chose de grand et de noble.

Les Voix Humaines, qui portent avec honneur leur nom, poursuivent avec persévérance ce voyage au sein des tréfonds de l’âme avec un volume 3 relativement opératique, et où même les Pleurs du célèbre « Tombeau Les Regrets » (XLIV) coulent à gros flots sur un rythme relativement rapide. Sans se départir de l’élégance du jeu, d’un équilibre entre les deux solistes, et d’une musicalité toujours aussi présente, on sent que les gambistes font régner désormais un sorte de… joie sur les pièces, quelque soit leur mode. Les tempi sont plus pressés, les passages en imitation prennent un peu l’allure de duellistes et non de causeurs. Cette évolution est peu perceptible si l’on écoute pas les volumes à la suite, car la lecture demeure très mesurée et poétique (Le Pianel XLVII est très suggestif, comme en pointillés). Mais l’on dirait bien que Monsieur de Sainte-Colombe est en train d’abandonner sa fraise janséniste pour un jabot de dentelles.

Le dernier volume de l’intégrale bénéficie d’une prise de son différente, plus lointaine, plus large, plus orchestrale. Les pièces gagnent ainsi en ampleur, deviennent plus impressionnantes. Dans la lignée du volume 3, les Voix Humaines, décomplexées, se livrent à des assauts de virtuosité assumée, à un humour dansant, à des envolées presque italianisantes. Toute « la Rougeville » LI, très variée dans ses affects, souple et coulante, démontre la remarquable familiarité que Susie Napper et Margaret Little ont acquise avec ce style. On y retrouve ce langage déclamatoire et mélodique, cette méthodique causerie au coin du feu, ces nombreuses respirations, ces effets dynamiques de parties superposées, cette liberté des valeurs. Les passages en imitation de « l’Infidèle » (LXVI) résonnent quasiment en écho, la tristesse se fait moins désespérée, les phrasés plus francs avec des temps forts attaqués plus nettement de manière quasi pédagogique (« Les Roulades » LVIII).

En définitive, cette intégrale des Concerts à deux violes esgales permet de réaliser la finesse du langage du compositeur, dont le style complexe et épuré, déjà relativement archaïque de son temps, a conservé toute sa force et sa douceur, émouvant par sa discrétion, son agilité, sa cohérence. Et il n’est de meilleur guide en ces terres qu’il faut prendre le temps de visiter que les Voix Humaines, dont l’approche sans prétention, d’une impeccable maîtrise, sait tout au long se faire oublier au point que l’on ne retiendra au terme de cette longue écoute que le nom de Jean de Sainte-Colombe et non celui de ses talentueuses gambistes. Et pourtant, le velouté rêveur et enveloppant des archets de Susie Napper et de Margaret Little n’aura pas été pour peu dans la réappréciation d’un compositeur dont le nom demeure auréolé de mystère, et accolé au visage de Jean-Pierre Marielle, tout de noir vêtu. 

Viet-Linh Nguyen, Sébastien Holzbauer & Marion Dammerey


Technique :
prise de son captant fidèlement les timbres, et bien équilibrée entre les 2 solistes. Belle ampleur dans le volume 4. Bonne spatialisation et rondeur en général.
N.B. : On notera que Susie Napper a utilisé une basse de violes à six cordes, alors même que Sainte-Colombe est célèbre pour en avoir ajouté une septième qui prolongeait les graves de l’instrument. « C’est aussi à Monsieur de SAINTE COLOMBE que nous sommes obligez de la septième chorde qu’il a ajoûtée à la Viole, & dont il a par ce moyen augmenté l’estenduë d’une Quarte » (Jean Rousseau).