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Contemplatif et ciselé

Muse4
31 décembre, 2009

Heinrich SCHÜTZ (1585-1671)

Die sieben Worte Jesu Christi am Kreuz
Historia der Auferstehung Jesu Christi

Johann SEBASTIANI (1622-1683)

Matthäus Passion

Schütz : Agnès Mellon (soprano), Monika Mauch (soprano), Steve Dugardin (contre-ténor), Michel Van Goethem (contre-ténor), Stephan Van Dijck (ténor), Paul Agnew (ténor), Marius Van Altena (ténor), Mark Padmore (ténor), Job Boswinkel (basse), Dirk Snellings (basse)

Sebastiani : Greta de Reyghere (soprano), Vicent Gregoire (contre-ténor), Stephan Van Dyck (ténor), Hervé Lamy (ténor), Max Van Egmond (basse)

Ricercar Consort
Direction Philippe Pierlot

137′’56, 2  CDs, Ricercar, enr. 1995 & 1998, reed. 2009

Voici réunis dans un même coffret deux enregistrements sans doute conçus séparément (ce que semblent indiquer les deux dates de réalisation). Pourtant, le rapprochement de cet obscur Sebastiani et de Schütz est sans doute justifié : le sujet est le même – le cycle christique –, la période, commune, et le style proche. Les œuvres mettent l’accent sur le récitatif, procédé relativement nouveau chez Schütz, mais plus chez Sebastiani (1672 pour cette Passion).

L’auditeur devra d’abord, s’il veut pouvoir approcher convenablement l’Historia der Auferstehung (Histoire de la Résurrection), se plonger quelques instants dans les notes du petit livret ; il y apprendra que les personnages, comme dans certaines expérimentations italiennes (on pense à L’Amfiparnaso de Vecchi) sont figurés par des groupes de chanteurs, et non par des solistes au sens strict du terme. Ainsi, le Christ est à la fois Steve Dugardin et Paul Agnew, Marie-Madeleine Agnès Mellon et Monika Mauch ; seul l’Évangéliste est un, et de choix : Mark Padmore, qui affiche déjà une voix assurée, bien que claire. Rien de tel dans la Matthäus-Passion : où Hervé Lamy incarne l’Évangéliste, Max Van Egmond le Christ, et les autres se répartissent les rôles qui restent.

Il est bel et bien possible de parler des deux œuvres à la fois : l’interprétation, exemplaire, les réunit encore. C’est tout d’abord un son d’une beauté saisissante, plein (les ensembles de quatre violes de gambe sont particulièrement réussis, avec rien moins que Philippe Pierlot et Sophie Watillon en têtes de liste), soutenant les voix sans trop retenir l’attention, sans pourtant paraître effacé. Les petits ensembles vocaux, divers, sonnent aussi bien ensemble, et l’on ne peut que louer un tel esprit d’équipe. Certains atteignent même le sublime (la double Marie-Madeleine dans « Jesus erscheint Maria Magdalena »). On regrettera seulement le timbre quelque peu ingrat de Steve Dugardin.

Que dire de plus ? Sinon que les mouvements s’enchaînent avec fluidité, mais sans un fort dramatisme qui serait déplacé dans ces œuvres encore trop jeunes pour se démarquer de l’austérité qui sied au sacré, comme le fera plus tard la Johannes-Passion de Bach. Si bien qu’au final, tant de perfection pourrait ennuyer. On aurait aimé peut-être plus de variété, plus de ces contrastes qui font le baroque, à la fois dans les couleurs ou dans les tempi… D’autant que l’absence de tout livret empêche de suivre convenablement le texte chanté : le petit fascicule ne donne ni texte allemand, ni traduction a fortiori. Les non-germanistes n’en sont pas avantagés.

Réservons néanmoins un chapitre à part à une petite œuvre, ces sieben Worte Jesu Christi am Kreuz de Schütz placé au tout début du coffret. C’est bien un petit bijou qui nous est offert par toute l’équipe du Ricercar Consort. Dès les premières notes, la façon dont l’ensemble des chanteurs, Agnès Mellon en tête, croquent les mots à pleine bouche, accroche l’oreille. On est ensuite ravi de retrouver le medium et le grave de Paul Agnew, investi du rôle desdites paroles ; même Steve Dugardin, qui ne séduisait pas autant dans l’Historia, donne un aspect fragile très touchant au début de « Die sieben Worte » (troisième partie de cette œuvre, après un Introït et une Symphonia). C’est en madrigaliste, en réalité, que Schütz a traité ce texte-là, et l’on croirait entendre par moment du Monteverdi, traitement libre dont, une fois encore, l’absence des textes chantés dans le livret ne nous permet pas d’apprécier la pleine valeur. Ce qui n’empêche pas d’être réellement transporté par la musique.

En conclusion, faut-il, pour excès de perfection, passer son chemin ? Il serait dommage de ne pas tenter l’expérience, ne serait-ce que pour se remplir l’âme (et les oreilles) de cet enchantement sonore, et de ces Sieben Worte.

Loïc Chahine

Technique : Enregistrement clair et précis.